Tormod Haugen

 

Cet article a paru dans La Revue des livres pour enfants, n°218, septembre 2004

La bibliothèque municipale de Bobigny a organisé en mars et avril 2004 dans une classe de CM1-CM2 un atelier de lecture autour de la traduction de la trilogie norvégienne Grégoire et Gloria de Tormod Haugen, avec la participation de Jean-Baptiste Coursaud, traducteur des romans. Bilan.

     

 

Travailler autour de la traduction
Tout commence par la lecture d’un article de Bernard Friot sur la traduction de la littérature pour la jeunesse. Après avoir montré les contraintes posées par cette production éditoriale particulière (inhérentes au public, aux exigences des maisons d’édition, et tout simplement à la traduction elle-même), l’écrivain et traducteur (de l’allemand) propose des pistes de travail à l’intention des bibliothécaires : “Chercher les traductions dans un ensemble de livres (…) Placer sur les rayons de la bibliothèque le livre original à côté de sa traduction. Organiser une exposition de titres traduits d’une langue (…) Comparer titre original et titre de traduction (…) Travailler sur la traduction des noms propres (…) Comparer édition originale et édition française d’un roman (…) Rencontrer un traducteur.

Ces propositions, stimulantes, vont ouvrir une autre piste de travail dans les actions de la bibliothèque municipale de Bobigny pour la promotion de la littérature jeunesse. Car si depuis longtemps elle fait découvrir aux enfants des univers littéraires variés, sous différentes approches ponctuées, quand cela est possible, par une rencontre avec l’auteur, de quelle façon peut-elle travailler autour des livres traduits, puisque, la plupart du temps, la rencontre avec l’auteur n’est pas possible ?

Depuis plusieurs années, la bibliothèque met à disposition de son public un fonds important de livres (romans et albums) multilingue, représentatif des langues parlées dans la ville. Elle veut proposer aux enfants de culture allochtone et à leurs parents la possibilité de lire des livres dans leur langue d’origine, mais aussi faire découvrir ces cultures aux autres enfants. Au regard de ce travail, et à la lecture de l’article de Bernard Friot, les questions se précisent :
Comment faire connaître aux enfants, via la littérature, d’autres cultures et univers d’écriture ?
Comment les sensibiliser aux mots, à l’étrangeté des mots comme aux langues étrangères ?
Comment leur expliquer le processus de traduction d’un texte ?

Grégoire et Gloria
Parmi les romans récemment publiés que la bibliothèque souhaite promouvoir auprès des enfants, figure la trilogie sur les personnages de Grégoire et Gloria du Norvégien Tormod Haugen. Le choix de cette trilogie norvégienne suscite d’autant plus l’intérêt qu’il ne va pas de soi ! Certains bibliothécaires de l’équipe s’enthousiasment pour la qualité littéraire et formelle des trois romans d’un auteur majeur de la littérature internationale pour la jeunesse dont on avait déjà pu apprécier le talent … dix-sept ans plus tôt (1).
D’autres sont plus réservés : les héros ne sont-ils pas trop vieux pour que le livre soit publié dans la collection Mouche, destinée aux 7-9 ans ?
Les illustrations ne vont-elles pas rebuter des lecteurs de CM1-CM2 ? Comment admettre que les deux jeunes héros se retrouvent dans le parc alors qu’il fait nuit ? Les enfants vont-ils s’intéresser à une histoire sur l’amour, qui plus est racontée sur un ton et sous une forme rappelant la poésie ?

Cette trilogie figure aussi en bonne place, accompagnée d’une interview de l’auteur, dans la sélection 2003 de Livres au trésor qui, par ailleurs, dans un article intitulé Tirer la langue à l’anglais, s’interroge sur la masse importante de livres traduits de l’anglais au détriment d’autres langues.

Rencontrer un traducteur
Si Tormod Haugen, qui vit à Oslo, ne peut venir rencontrer les enfants, son traducteur, Jean-Baptiste Coursaud, vit à Paris. Il est invité à rencontrer des élèves d’une classe de CM1-CM2, mais surtout à élaborer et animer un atelier de sensibilisation à la traduction littéraire.
Ce qui, dans ce projet, fédère immédiatement bibliothécaires, traducteur et enseignant, c’est le sentiment d’être face à un défi d’autant plus plaisant à relever que le projet est nouveau pour tous.

Une langue étrangère à qui, pour qui, à quoi ?
L’atelier est scindé en quatre séances.
Une première séance dite “linguistique”, où il est question de l’origine des langues et de la langue norvégienne en particulier, en amont de la présentation des trois romans.
Une deuxième au cours de laquelle les bibliothécaires, sans le traducteur, présentent les livres aux enfants.
Une troisième où le traducteur rencontre les élèves pour discuter avec eux des romans.
Une quatrième et dernière séance sur les questions de traduction.

Des enfants souvent bilingues sans le savoir
La classe est composée aux trois quarts d’élèves d’origine étrangère souvent bilingues sans le savoir, sinon interprètes eux-mêmes puisque certains parents ne maîtrisent pas le français. Pour le traducteur, l’objectif premier consiste à faire prendre conscience à ces enfants qu’ils sont eux-mêmes des traducteurs en puissance, en tout cas des interprètes au quotidien : leur langue dite véhiculaire (ou, pour employer un terme de linguistique, vernaculaire) n’est ni inférieure ni moins noble que leur langue dite de culture - le français. L’enseignant va dans le même sens : ses élèves bilingues (trilingue pour l’un d’eux) renâclent à parler leur langue maternelle qu’ils ne considèrent ni comme une connaissance, ni comme un atout.

Une origine commune aux langues
Il s’agit de faire comprendre à ces enfants non seulement que la linguistique ne hiérarchise pas les langues (les soi-disant “grandes” d’un côté : français, espagnol, ou autres ; les soi-disant “petites” de l’autre : bambara, cinghalais, ou autres), mais aussi que Français, Norvégiens, Afghans ou Kurdes sont “cousins” car ils parlent des langues ayant toutes une même langue d’origine : l’indo-européen. Un jeu de questions-réponses sur les langues connues par les enfants permet de souligner ces origines méconnues, mais aussi de constater le facteur politique que véhicule une langue : les élèves ne connaissent pas la différence entre une langue, un dialecte et un patois, et ne font pas la distinction entre un pays donné et une langue parlée.

Cette séance veut aider les enfants à se familiariser avec une langue a priori aussi inconnue qu’inintelligible pour tous, ici le norvégien. Une lecture à haute voix par le traducteur du texte original norvégien, tandis que les enfants suivent sur le papier, donne lieu à des constatations essentielles : prononciation, présence de lettres inexistantes dans l’alphabet français, reconnaissance de mots communs avec le français (paraply = parapluie) ou pas (bra signifie bien et non bras), etc.

Les spécificités de la langue norvégienne
Une séance supplémentaire aurait été nécessaire pour s’appesantir davantage sur ces questions et montrer, notamment, que chaque langue a exporté vers une sinon plusieurs autres langues un lexique particulier (le français, la cuisine ; l’italien, la diplomatie).
Cette première séance sur la présentation d’une langue - avec le recours autant que possible à la psycholinguistique (en quoi les mots révèlent la psyché d’un peuple) et à l’ethnolinguistique (en quoi les mots révèlent les habitudes de vie d’un peuple) – a permis de d’entrer de plain-pied dans le texte littéraire : si Grégoire et Gloria se retrouvent souvent dans le parc quand il fait nuit, c’est parce qu’en Norvège, l’école finit vers 14 heures et qu’en automne (la saison du troisième tome), la nuit tombe vers 15 heures. De même, le petit-déjeuner des deux protagonistes a changé : dans le texte français, ils ne mangent pas de pâté de foie le matin. Pourquoi cette adaptation ? Parce que cela aurait apporté un trait comique qui n’avait pas lieu d’être dans cette histoire d’amour… tragique. Chacune de ces digressions, confirme l’enseignant, a été très appréciée des enfants.

Comparer trois versions de Grégoire et Gloria
La séance consacrée à la traduction poursuit cette approche par la comparaison de trois versions : française et norvégienne (2), mais aussi espagnole (la trilogie a été publiée au Mexique (3)).
Renseignements fournis par les couvertures (auteur, illustrateur, traducteurs), prénoms modifiés et respect (ou pas) des allitérations d’une langue à l’autre, erreurs commises par l’auteur corrigées par le traducteur — autant de détails abordés qui mettent en lumière les difficultés mais aussi les contraintes du métier de traducteur.

Reste la lecture. Les deux séances qui y sont consacrées sont de facture plus classique : les bibliothécaires présentent les livres, le traducteur discute avec les enfants des ressorts du roman, de ce qu’ils ont compris, aimé, détesté, voire de ce qui les a étonnés, choqués. L’enseignant a pu faire un constat de taille, non gagné d’avance : les enfants ont dévoré ces livres. Pour deux raisons : non seulement ceux-ci abordent des thèmes qu’ils retrouvent dans leur quotidien et sur lesquels ils ont rarement l’occasion de lire (l’amour), mais la présence d’intervenants extérieurs dans la classe (bibliothécaires et surtout traducteur) a stimulé leur envie de lire. Ils disent se sentir plus en phase avec ce genre de roman du quotidien qu’avec un texte de fantasy, où l’imaginaire va souvent de pair avec un vocabulaire qui leur échappe.

Si le bilan de cet atelier apparaît positif pour tous les intervenants, ils se réjouissent surtout de voir que les enfants sont les premiers satisfaits : tous les élèves passant en sixième souhaitent prendre le norvégien en première langue ! Pour le traducteur, il est évident qu’une telle animation doit être conduite avec des enfants allochtones, et sur la base d’une langue totalement étrangère à tous.
Pour l’enseignant, la découverte des romans va dans le sens d’une lecture plaisir telle qu’il la souhaite. Le travail plus scolaire sur les textes se fait sur des passages courts, la lecture du roman en classe doit donner aux enfants l’envie de lire. Il est donc précieux que traducteur et bibliothécaires se chargent de “l’explication de texte” et ne transforment pas cette découverte littéraire en exercice scolaire. Les objectifs des bibliothécaires sont également atteints : alors que l’univers des romans de Tormod Haugen pouvait paraître, à première vue, ne pas concerner les jeunes lecteurs, les clefs d’accès proposées – le travail sur la traduction – ont permis l’entrée en lecture de tous les enfants.

Jean-Baptiste Coursaud, Véronique Soulé (Livres au trésor) et
Nathalie Pichot pour l’équipe jeunesse de la bibliothèque municipale de Bobigny

( Traduire la littérature pour la jeunesse, in Le Français aujourd’hui, n°142, juillet 2003 : La littérature en traduction.

(1) Les Oiseaux de nuit, 1987, et Joakim, 1985 ; traduits du norvégien par Ellen Huse-Foucher, Bordas ; repris en 1997 et 1999 chez Pocket Jeunesse, indisponibles depuis.

(2) Georg og Gloria (og Edvard), 1996 ; Hjerte og smerte (og Taj Mahal), 1997 ; Hellou og guddbai (og høstens regn), 1997 ; illustrés par Anders Kaardahl ; Gyldendal Norsk Forlag

(3) Jorge y Gloria (y Eduardo), 1999 ; Amor y dolor (y Taj Mahal), 1999 ; Jelou y gudbay (y Las lluvias de otoño), 1999 ; traduits du norvégien par Kristin Holteng et Gabriela Peyron, illustrés par Anders Kaardahl ; Libros del Rincón.
Ces trois romans, traduits sous l’égide du ministère de l’Education Nationale, ont été choisis comme livres de lecture en 2000 et distribués dans les 85000 écoles du pays.

Les bibliothécaires et le traducteur remercient chaleureusement Eva Lie-Nilsen, des éditions Gyldendal Norsk Forlag, ainsi que Karin Beate Vold, du Norsk Barnebokinstitutt (Institut norvégien du livre pour enfants), pour leur précieuse collaboration.

La trilogie de Grégoire et Gloria, de Tormod Haugen :

Grégoire et Gloria (et Édouard), 2002
Cœur et douleur (et Taj Mahal), 2003
Au revoir et bon vent (et la pluie d’automne), 2003

traduits du norvégien par
Jean-Baptiste Coursaud, illustrés par Nadja aux éditions L’école des loisirs, collection Mouche.

Tormod Haugen interviewé par Livres au trésor en 2003
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