Illustratrice de la sélection 2009 de Livres au trésor
En 1989, Sara publiait son premier albumÀ travers la ville (Épigones). Quelques mois plus tard, Livres au trésor citait ce livre dans sa première sélection annuelle (Sélection 1990), illustrée par Bruno Heitz. Vingt ans, plus tard, en 2009, Sara et Bruno Heitz signent un livre en commun (Ce type est un vautour). Pour boucler la boucle, Livres au trésor propose à Sara d'illustrer sa vingtième Sélection et en profite pour lui poser vingt questions. 20 questions + 1, exactement.
Comment est né votre 1 er album, À travers la ville ?
À la réflexion, je crois que À travers la ville est né de ma fascination pour les films muets, pour Huston, Fellini et pour certains auteurs ou films dont les images m'ont éblouie. Le jour où j'ai commencé ces images, je n'avais ni l'intention ni l'idée de faire un album pour la jeunesse. Seulement la nécessité de créer des images. Ce jour-là, il me manquait du matériel pour peindre. J'ai pris ce que j'avais : du papier C anson , du papier recyclé, du papier journal et je les ai déchirés. J'avais besoin de me montrer que les images portent leur sens en elles-mêmes, sans que des mots les accompagnent. Bien sûr, ce sens de l'image est au-delà de sa représentation : l'arrangement des formes, des couleurs, le trait sur la feuille, la façon de déplacer le pinceau parlent. Déchirer, c'est créer une forme aléatoire, un trait incertain, que l'œil termine, finit d'imaginer, se décide à interpréter. C'est comme une écriture.
Un souvenir a guidé cette histoire : celui d'un clochard enchanté par la présence de son chat sur un banc du boulevard Sébastopol, à Paris. J'ai imaginé la rencontre de cet homme avec ce chat. J'ai fait là une sorte de petit film sur papier.
Est-ce le même chat dans les 2 albums : À travers la ville et La Nuit sans lune ?
Je vous propose une interprétation que j'invente à l'instant : le chat blanc s'ennuyait sur sa planète et il l'a quittée. Son saut sur terre s'est plutôt mal passé : il a atterri sur des toits et de méchants chiens ont grogné quand il a voulu descendre dans la ville. Il a bien regretté sa petite planète qui continuait sa course dans l'espace sans lui. Sa seconde rencontre a été celle d'un homme qui traversait la ville, une nuit. Ils étaient aussi solitaires l'un que l'autre. C'est pour cela qu'ils ont continué leur route ensemble. Le premier livre est donc la suite du second.
Quels sont les 3 livres de votre enfance que vous garderiez ?
Le premier, je ne l'ai jamais lu : Pride and Prejudice de Jane Austen. Ma grand-mère adorait lire et lisait partout, même aux toilettes. Seulement, les livres disparaissaient, emportés par ses petits-enfants. Elle y a donc mis des livres en anglais. Pride and Prejudice y est resté très longtemps. J'ai longuement déchiffré le titre mystérieux. Je contemplais l'atmosphère désuète, étrangère, qui se dégageait du livre. Je ne sais pas si je le lirai un jour. Le deuxième, c'est Le Lion de Joseph Kessel, que mon parrain m'avait emmenée choisir dans une librairie pour mes douze ans. Je l'ai lu très tardivement. Je ne regardais que les images, des aquarelles de Léone Plard. Le troisième, je le dévorais chaque été : Judd Allan , Roi des « Lads », de Paul d'Ivoi. Je le relis encore tous les trois ou quatre ans, avec la même passion.
Avez-vous étudié la symbolique des 4 couleurs que vous utilisez le plus (le rouge, le noir, le blanc et l'ocre) ?
Non. Les couleurs, les formes et leur agencement constituent le vocabulaire et la grammaire de ce qu'on pourrait appeler la « langue de l'image ». Par bonheur, il n'y a rien à apprendre pour parler cette langue, ni morphologie ni syntaxe, juste à faire appel à son intuition et à celle des autres. On peut alors se comprendre sans mot.
Citez 5 artistes qui vous ont influencée.
Des peintres : Giorgione, Michel-Ange, Delacroix. Des cinéastes : Eisenstein, Huston.
Plus de 6 albums présentent un chien, mais la race varie peu. Est-ce le chien que vous avez eu ?
Ma chienne, Gange, était un setter Laverak tricolore. Je l'ai beaucoup dessinée. On trouve aussi Ringo le chien du Booster Café, héros de Je suis amoureux ; Mousse, la petite Westie d'un de mes voisins, qui est marin : on la retrouve dans La Laisse rouge. Ou les braques de Weimar que j'ai croisés dans les rues de Paris, avec le sentiment que nous avions été frères dans une autre vie. Ils ne sont encore dans aucun album. Les chiens courants sont dans Les Métamorphoses ; ils poursuivent Actéon. Je les ai découverts en accompagnant une visite de classe de mon fils. Ils étaient rassemblés dans un chenil et j'ai eu une illumination : j'ai « compris » que j'aurais dû naître là plutôt que chez les humains, et de grosses larmes coulaient de mes joues sans que je puisse les retenir.
Vous avez publié 7 albums chez Épigones. Comment avez-vous choisi cette maison d'édition ?
Le couple qui dirigeait Épigones avait un très beau setter irlandais ! Mais ce n'est pas lui qui m'a choisie. J'avais rendu visite à une vingtaine d'éditeurs, un peu au hasard, car je ne connaissais rien à l'édition. Ma première surprise a été de m'apercevoir que j'étais orientée vers le secteur jeunesse. Les images sont pour les enfants. La seconde surprise était la gentillesse des éditeurs que je rencontrais. Mais personne ne voulait de mes images. L'agent littéraire Lora Fountain, que j'ai rencontrée après bien des aventures, a pris mes dessins sous le bras et les a vendus à É pigones.
Vous faites souvent des ateliers avec les enfants et, sur votre site Internet, 8 articles présentent des animations. Qu'aimez-vous le plus transmettre ?
La confiance dans la force solitaire de l'image. Elle n'a pas besoin d'interprétation verbale pour exhaler tout son sens. Je lis souvent que nous sommes dans une civilisation de l'image. Mais beaucoup moins qu'au Moyen Âge ! Nous sommes dans une civilisation du texte illustré ou de l'image commentée. Nous serons dans une civilisation de l'image le jour où les films auront de longs moments de silence, sans musique ni dialogue ; il y aura des livres sans mots ; les professeurs enseigneront des matières sans texte, en montrant avec leur corps comment il faut faire.
On a souvent si peur des images qu'on les abreuve de mots, de commentaires, alors qu'elles ont leur propre histoire à raconter, indépendante, et qui parlerait à des zones enfouies de nous-mêmes que rien ne touche jamais. J'aimerais transmettre la possibilité de se reposer et de se ressourcer dans des espaces où le cœur et l'activité visuelle travailleraient ensemble dans cette, partie du monde très importante : le monde imaginaire.
Vous avez été éditée chez 9 éditeurs : pourquoi ces variations ?
J'aurais aimé que ce soit la question 20.
10 albums n'ont pas de texte et la plupart des autres en ont très peu. Comment choisissez-vous d'insérer ou non du texte ?
Je n'insère pas du texte. Les éditeurs trouvent difficile de publier des livres sans texte car les éducateurs n'aiment pas cela. Le texte est associé à l'intelligence et au développement culturel : un livre entièrement visuel est donc un livre « pauvre ». Alors quelquefois j'ai dû rajouter du texte pour cela. Mais la plupart du temps, le texte et l'image travaillent ensemble pour raconter une histoire. Quand l'image suffit, je ne mets pas de mots. J'écris aussi des histoires entièrement avec des mots, et alors je n'ai strictement aucune image à mettre dessus : j'ai écrit Ce type est un vautour, mais j'en parle à la question zéro.
Un 11 e doigt vous serait-il utile ?
S'il m'apportait un septième sens, oui.
Dans tous les titres de vos œuvres, il y a 12 articles définis. Souhaitez-vous cibler des personnages et des situations ?
À question ciblée, réponse ciblée : je ne parle que des personnages qui sont dans mes livres, d'où les articles définis.
Parmi ces 13 sortes de papier : le papier journal, hygiénique, bristol, à cigarette, recyclé, le papier de verre, d'Arménie, le buvard, le mouchoir, le papier cadeau, kraft, sulfurisé, thermique, lesquelles utilisez-vous ?
J'utilise le papier journal pour allumer le feu depuis que je ne m'en sers plus pour mes albums.
Le papier hygiénique me sert aussi.
Le bristol me sert pour essayer d'y voir clair dans mes comptes.
Le papier à cigarette, je le collectionne avec soin après le passage de mon fils qui le répand dans la maison.
Le papier recyclé est de plus en plus sophistiqué : je préférais les débuts de cette production.
Le papier de verre m'a servi à frotter avec énergie les taches d'encre de mon bureau en classe.
Je n'aime pas l'odeur du papier d'Arménie.
Il me reste un ou deux buvards d'autrefois, du temps des plumes.
Les mouchoirs en papier, je les laisse tomber négligemment pour que mes amants se précipitent pour les ramasser.
Je laisse le soin aux vendeurs et vendeuses d'entourer les cadeaux de papier.
Le kraft, mot barbare mais belle couleur de bois.
Le papier sulfurisé m'inquiète : je n'ose m'en servir pour la cuisine malgré les conseils de mes amis.
J'aurais préféré papier peint, papier bulle, papier gommé, papier calque ou papier mâché, car j'ignore tout du papier thermique.
Pour mes albums, tout papier convient du moment qu'il déchire.
À 14 ans, vous choisissiez votre pseudonyme, referiez-vous le même choix ?
Pour des raisons de Police, notre nom nous est imposé, nous n'avons pas le droit d'en changer librement. Trois types de personnes bénéficient cependant du privilège de changer de nom (et de le transmettre) : les chefs de guerre (par exemple, chefs de la résistance), les artistes et les femmes mariées. J'ai épuisé ces trois façons légales de changer de nom : petite fille, j'étais Œil noir, une Indienne sur le sentier de la guerre, en compagnie de mon frère, Renard argenté. Quand ma vie de guerrière indienne a pris fin, je me suis tournée vers l'art et ai choisi mon nom d'artiste, Sara. J'ai emprunté un temps le nom du père de mes enfants. Mes autres noms d'emprunt ne rentrant pas dans ces trois catégories légales, je ne peux en parler.
Pouvez-vous citer 15 actions pour réaliser un album ?
1 Passer quelques nuits à Insomniapolis 2 Jeter à la poubelle tout le mépris dont on a pu faire l'objet. 3 Se souvenir des jeux d'enfance, du temps passé à dessiner, à courir. 4 S'ennuyer. 5 Vouloir changer de vie. 6 Imaginer qu'on fait un album. 7 Se remercier d'avoir l'idée et l'envie de faire un album. 8 Regarder autour de soi des choses qu'on ne voit pas d'habitude (par exemple un bout de mur, une chaussure, une fenêtre, les poubelles, quelqu'un). 9 Ressentir les sensations du corps. 10 Regarder attentivement et longuement ses mains, ou tout autre partie de notre corps avec laquelle nous projetons de faire l'album. 11 Se mettre à l'écoute de son cœur, de ses tristesses, de ses douleurs, de ses congestions, de ses joies, de ses exaltations. 12 Fermer les yeux très longtemps et essayer de voir ce qu'il y a quand il n'y a plus de mots dans notre tête : peut-être des images, de la musique ou rien. 13 Respirer, manger et boire, sentir l'air et les odeurs, activités essentielles à la création. 14 Déchirer du papier. 15 Le coller.
Aux adolescents de 16 ans qui souhaitent devenir illustrateurs, que conseilleriez-vous ?
Je leur conseillerais de suivre à la lettre les 13 premières actions, et de faire à leur guise pour les deux dernières.
Vous terminez la réalisation d' un film d'animation qui sera accompagné d'une musique du 17 e siècle. Pouvez-vous en dire davantage ?
C'est une œuvre audio-visuelle baroque en prise de vue réelle et non pas en animation. Le film raconte la résurrection d'une poupée morte depuis longtemps. Il sera complété d'une série de photos retraçant les débuts houleux de la deuxième vie de cette poupée. Pour accompagner cette résurrection, j'ai choisi un Alléluia , que j'aime particulièrement, de Dietrich Buxtehude.Cinq jeunes chanteurs ont accepté de l'interpréter a capella.
18 ans passés, vous avez été rédactrice et directrice artistique dans la presse. Qu'est-ce que cela vous a apporté ?
Je me suis beaucoup exercée à l'écriture et au « cadrage » des images, à la construction des pages. C'était une période formatrice. J'y ai aussi appris la méfiance envers les informations.
Posons 10 et retenons 9, quel est le projet qui vous tient le plus à cœur ?
Sanglier, un film d'animation en projet pour lequel il me manque du temps, ou l'argent pour prendre le temps.
En une 20 aine de mots, comment vous définiriez-vous ?
1 Ma 2 personnalité 3 se 4 dévoile 5 entre 6 ces 7 lignes 8 et 9 votre 10 intuition 11 concentrée 12 et 13 silencieuse 14 vous 15 permettra 16 d'17 y 18 accéder 19 sans 20 effraction.
0 illustration de vous dans Ce type est un vautour ? Pouvez-vous nous parler de cet album récent ?
Ce texte répond à une préoccupation que j'avais depuis longtemps. Il y a 20 ans, j'ai assisté à une scène, rue de la Santé , qui m'a frappée : une petite fille marchait loin derrière un couple, qui ne s'arrêtait pas pour l'attendre. J'ai observé que certains parents sont souvent dans la posture du “tampon”, coincés entre leur enfant et leur nouveau conjoint. Plusieurs scènes comme celle-ci m'ont marquée. Je me suis alors interrogée sur ce que vivaient ces enfants et j'ai eu envie de faire un livre. J'ai écrit le texte, et ensuite, je n'ai pas ressenti le besoin de faire des images. Si je l'avais fait, cela aurait exigé une autre démarche qui aurait apporté une atmosphère trop grave, alors que Bruno Heitz a su donner une atmosphère de polar, qui convient très bien. Cet album fait débat, et je trouve cela intéressant : chacun y voit son propre problème.
Décembre 2009 Illustrations originales de Sara pour Livres au trésor