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| Louis Dubost Septembre 1998 Le farfadet bleu taquine le ver En 1981 j’ai édité Les Moustaches vertes de Luce Guilbaud, le premier livre « officiel » de la collection, que j’avais fait tirer par un ami. Cet ouvrage pas très beau s’est vendu lentement, essentiellement dans l’entourage de l’auteur. Même cas de figure pour un deuxième titre, en 1983. Et puis, vers 1990, j’ai décidé de rééditer Les Moustaches vertes dans une présentation améliorée qui s'est mieux vendue. Sous cette nouvelle présentation, j’ai publié alors Ton chat t’écoute de Jacqueline Held, Les Zanimots de Didier Godart ; un peu avant Le Facteur déménage de Jean-Damien Chéné. Et comme j’ai vu qu’un public s’intéressait à ces petits livres, j’ai développé la collection. Quelle est cette présentation améliorée ? J’avais opté au début pour des formats carrés 20 x 20, et aussi 14 x 21, fréquents dans les livres pour enfants. J’ai pensé à utiliser le format 11 x 19 de mes livres de poésie contemporaine. J'ai fait un choix d’auteurs peu connus et d'illustrateurs nouveaux. Tout cela a formé une sorte de symbiose qui a fait démarrer la collection. Depuis je publie toujours dans ce format, avec le même papier un peu crème et les mêmes caractères sans apport de jeux typographiques particuliers. Ce choix semble convenir aux enfants. Témoin cette remarque d’une petite fille dont les parents lisent les ouvrages du Dé bleu, « Moi, j’ai le même livre que papa ». Avec des livres comme ceux des parents, ils se sentent respectés dans leur démarche. On ne les prend pas seulement pour des enfants, ils peuvent pénétrer dans un monde plus universel. Ils ne sont pas à l’écart, l’objet qu’ils ont entre les mains n’est pas seulement un jouet ; on peut le prêter aux parents. Comment différencier alors les textes pour enfants du reste de votre production de poésie ? Sur la quatrième de couverture des livres vous lisez « Pour enfants à partir de 6 ans jusqu’à plus que centenaires » car pour moi, la poésie « pour enfants » n’existe pas. Cette notion purement commerciale ne correspond pas à un genre littéraire particulier. Prévert employait une syntaxe et un lexique immédiatement lisibles par les enfants mais il n’a pas écrit « pour » eux ; Guillevic, Tardieu ou Desnos non plus. Et n’importe quel contenu leur est accessible : même certains sujets importants comme le divorce, la pédophilie, peuvent être abordés. Ainsi le dernier livre que j’ai publié, L’Enfant partagé, de Joël Sadeler, traite du divorce. Qui participe à votre comité de lecture ? Habitant une petite commune de Vendée, je suis éloigné des gens qui pourraient m’aider, et cela coûterait cher d’envoyer les manuscrits pour les faire lire. Je suis donc mon propre comité de lecture. Lorsque j’ai une hésitation, je consulte des amis. Pour Le farfadet bleu, j’oriente ma démarche vers les médiateurs, je fais appel non à des poètes ou à des écrivains mais plutôt à des enseignants ou à des bibliothécaires. On sait que les livres de poésie se vendent peu et mal. Est-ce que c'est le cas pour cette collection ? Comme la collection a atteint sa vitesse de croisière, je peux donner des chiffres sur la base d’une année : je vends mille trois cents à mille cinq cents exemplaires pour un titre qui marche bien, quatre cents à cinq cents dans les cas moins favorables, ce qui est plutôt bien, car je vends un livre de poésie «pour adultes» à six cents ou sept cents exemplaires par an. Comment lire les textes du Farfadet bleu : seul ou à plusieurs, à voix haute ou basse, du début à la fin ou en picorant ici et là ? Je n’ai pas du tout de théorie là-dessus. Tout est possible. Simplement lorsque certains manifestent une certaine appréhension face à la poésie, parce qu’ils lisent peu, je leur dis : « Eh bien justement, lisez de la poésie parce qu’une page suffit pour occuper la journée tandis qu’un roman il faut aller jusqu’au bout. Avec la poésie on lit une page, on ferme le livre, on reprend quinze jours plus tard si l’on veut ». La poésie, souvent, est associée à la récitation... Les livres que je fais aident à se libérer du carcan de la récitation. Je travaille avec des enseignants qui ont tordu le cou à la récitation depuis longtemps ; leurs élèves peuvent, s’ils le désirent, apprendre certains poèmes par cœur mais ce ne doit jamais être un exercice imposé. En définitive, l’enfant est-il dans une situation privilégiée pour rencontrer la poésie ? Oui peut-être. Il semble y prendre plus de plaisir que l’adulte. J’en reviens toujours là. Mais plusieurs éléments sont à prendre en compte. D’une part l’existence d’un conditionnement social : quand l’apport culturel est pauvre, les enfants ont beaucoup de difficultés à aborder tout ce qui relève du langage, y compris la poésie. On ne peut séparer l’approche de la poésie du problème plus général de l’accès à la culture. Ceci dit, la poésie joue un rôle dynamique : pour des enfants qui accèdent au langage, ce jeu des mots peut renforcer leur plaisir à apprendre la langue en général. La poésie est-elle perçue par eux comme différente des autres genres de textes ? Le poète est quelqu’un qui écrit ; pour eux poète ou romancier, ils ne font pas la différence. Ils ont une jubilation à combiner les mots, à fabriquer des récits qui viennent de la combinaison des mots. La signification de l’histoire, le sens logique, ils n’en ont rien à faire. En ce sens la poésie leur paraît le genre le plus propice à continuer le jeu, à fabriquer leurs histoires personnelles, il me semble. Sur la rencontre des enfants et de la poésie, auriez-vous une recommandation à adresser aux enseignants et aux bibliothécaires ? D’abord je leur dirais d’en lire eux-mêmes. Trop peu d’entre eux lisent la poésie, pas la poésie pour enfants, mais la poésie en général. Professeurs et bibliothécaires pourraient alors en offrir, ce ne serait pas plus mal. Par frilosité, ils n’osent pas proposer des poètes contemporains alors que les jeunes demandent qu’on leur parle du monde d’aujourd’hui. |
Entretiens
Géraldine Alibeu - 2004
Nathalie Daladier (éditrice) |