Jean-Pierre Morel
Septembre 2001

Jean-Paul Morel est écrivain, traducteur ; il a été journaliste, en particulier au journal Le Matin, où il tenait la rubrique des livres pour enfants avec Françoise Xenakis.
Extraits d'une rencontre publique à Livres au trésor, en mars 2001

La langue de Carlo Collodi présente-elle des difficultés pour le traducteur ?

Carlo Collodi était florentin, donc toscan. Quand il publie Pinocchio en 1881, l'italien était juste en train d'être fixé comme langue nationale ; il y avait par ailleurs à cette époque à peine vignt pour cent de lettrés. Pinocchio a été écrit en fait pour être lu à haute voix à des enfants par un adulte. Le traducteur doit en tenir compte et "écouter" ce qu'il écrit.
Une grande partie de Pinocchio est écrite en italien - que tout le monde était donc censé pouvoir comprendre, mais environ un quart l'est en dialecte toscan, ce qui a échappé à made de Gencé, la première traductrice de Pinocchio en France (1912), et donc aussi à tous ceux qui se sont par la suite appuyés sur sa traduction...
D'une très grande culture, l'auteur jongle en permanence avec les références, des recettes de livres de cuisine (qu'il recopie quasi textuellement) jusqu'aux dialogues empruntés à des opéras de Donizetti, de Rossini, en passant par des citations de la Divine Comédie de Dante, etc. Au traducteur de les retrouver - elles vont jusqu'à cinq ou six par chapitre ! - , et bien sûr, Collodi ne les a pas soulignées.
Mais Pinocchio est très bien écrit, et il est donc difficile de le trahir. La vraie difficulté consiste à retransmettre la richesse de cette langue souvent parlée, à garder la vivacité du langage de Collodi, choisir le meilleur équivalent des expressions, sans utiliser un vocabulaire désuet ou en voie de disparition.
Sa langue est simple, directe, et en même temps, c'est une véritable leçon de vocabulaire : il n'y a jamais le même mot pour désigner la même chose. Il suffit au traducteur d'être fidèle, ce qui n'est pas le plus facile. Collodi était francophile (il a traduit Charles Perrault, lu Eugène Sue) : il a traduit certaines expressions du français, ou repris celles du type "Tire la bobinette et la chevilette cherra" ; quelquefois, il en a inventées, qui sont prises aujourd'hui comme courantes en italien, et n'ont pas d'équivalent en français (par exemple, "s'entendre comme renard et chat").

Pourquoi une nouvelle traduction, que reprochez-vous aux traductions courantes ?

On a souvent édulcoré le texte, sous prétexte de ne pas faire peur aux enfants. Souvent, les références culturelles ou religieuses ont échappé au traducteur. Il y a bien des erreurs de traduction, des maladresses, mais qui sont surtout des fautes de culture. Et il y a eu ainsi de nombreux glissements de sens dans les différentes traductions, qui ne repartaient pas du texte d'origine...
L'erreur la plus courante et la plus grossière concerne la dernière phrase : "essere diventato un ragazzino perbene !", couramment traduite par "il devient un bon petit garçon" ou "un petit garçon comme il faut", qui est une traduction moralisante ; alors que Pinocchio reste un sale petit garçon, qui devient un garçon "pour de bon", "pour de vrai".
Dans le récit, il y a de nombreuses allusions politiques, anti-religieuses, car Collodi, florentin, était anticlérial, contre Rome. Par exemple, à la fin de la première partie (chapitre XV), la dernière phrase prononcée par Pinocchio, pendu au grand chêne, avant de rendre l'âme, est : " Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?", référence biblique directe à Jésus sur la croix, hélas traduite par "Ô mon papa, pourquoi tu m'as laissé ?" On peut là mesurer la perte de sens ! Collodi règle (directement) aussi des comptes avec l'éducation. pinocchio, si on le lit bien, c'est un véritable roman de l'apprentissage, de critique de l'éducation tant privée (religieuse) que publique (laïque), telle qu'elle va se faire (même date qu'en France avec Jules Ferry). Et la "leçon" générale est la suivante : ce n'est pas dans les livres qu'on apprend à vivre, la vraie école est dans la nature.

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