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| Alain Gaussel Septembre 1995 Le
monsieur qui raconte des histoires Alain Gaussel, comment en êtes-vous venu à raconter des histoires ? Enfant, ma mère et ma grand-mère m’en lisaient beaucoup. Vers dix ans, j’ai découvert des contes français ; des russes aussi, ceux que ma grand-mère avait rapportés de son pays natal. À trente-cinq ans, je me suis mis à en lire à mes neveux et nièces, puis j’ai inventé mes propres histoires que j’écrivais sur des petits carnets. En 1970, je me suis installé à l’Ile-Saint-Denis. J’ai proposé à la bibliothèque d’y lire mes histoires. Le soir, lors de mes promenades, les gosses me les réclamaient mais comme je n’avais pas mes carnets sur moi, je les racontais. C’est ainsi qu’est né mon goût de raconter en plein air, là où sont les mômes. Comment choisissez-vous vos quartiers ? Je raconte dans beaucoup d’endroits ; quelquefois c’est le hasard qui m’y conduit, quelquefois, c’est le voisinage d’une bibliothèque. D’abord, il faut qu’il y ait beaucoup d’enfants dans la rue. Ce sont donc les quartiers populaires, avec des familles nombreuses, souvent maghrébines ou africaines. Ensuite, il faut qu’ils aient dès la première fois aimé mes histoires. À Aulnay, par exemple, en avance à un rendez-vous, je me suis mis à raconter à des gosses qui étaient là. Comme ils étaient attentifs, j’ai eu envie de revenir. Pour rentrer chez moi, j’ai une série de haltes, des squares, où je croise des enfants le mercredi ou pendant les vacances. Cela m’arrive aussi de raconter dans le métro, si j’y rencontre une classe ou un centre de loisirs. Comment démarrez-vous une séance de racontage ? Par des histoires courtes, passe-partout. Pour le métro, j’ai Les trois chats, qui dure le temps d’une station. J’arrive dans la rame en lançant : « Il y avait une fois trois chats…» Je le fais avec beaucoup d’assurance, ça passe très bien. À la station suivante, j’ai terminé. Je demande aux enfants où ils descendent. Suivant le nombre de stations, je sais la longueur de l’histoire que je peux dire. Je m’arrange pour qu’ils ne partent pas au milieu. Quel est votre répertoire ? Il n’est pas très important. Ce sont mes propres histoires et celles que j’ai puisées dans des recueils. Il y en a une vingtaine que je raconte souvent avec plaisir ; certaines sont très courtes, d’autres moins mais jamais très longues. Certaines sont dites uniquement à la demande des enfants, comme Les Trois petits cochons ou Blanche-Neige. Au début, je n’en voulais pas. Mais Les Trois petits cochons m’a été demandé si souvent que j’ai cédé. Par contre, j’oublie celles qui me sont moins réclamées. Racontez-vous différemment si vous êtes à l’intérieur ou en plein air ? Pas vraiment. Ce sont les conditions de racontage qui diffèrent. Dans un square, le bruit extérieur nécessite une meilleure voix. Je raconterai plus facilement à l’intérieur ou dans une classe des contes merveilleux, un peu longs ou qui nécessitent du silence. Dehors, ce sera plutôt des contes brefs, plaisants ou merveilleux. Souvent, je n’ai même pas besoin de me poser la question, ce sont les gosses qui me demandent les histoires qu’ils ont envie d’entendre. Avez-vous une théorie sur le fait de raconter dehors ou continuez-vous à le faire par intuition ? Je crois qu’il faut revenir souvent aux mêmes endroits, dire les mêmes histoires, comme autrefois, dans les villages, où le conteur était formé par le répertoire d’un autre conteur. Quand j’arrive, je suis « le monsieur qui raconte des histoires ». Ces lieux ont leur répertoire et leur conteur, même s’il n’habite pas le quartier. Les enfants ont besoin d’entendre les histoires qu’on a racontées à leurs aînés. Je rencontre souvent des jeunes, de vingt ou vingt-cinq ans qui, lorsqu’ils me voient, disent : « Ah, c’est toi qui me racontais des histoires quand j’étais petit… » Dans ces quartiers, votre auditoire est-il attentif ? Il faut aller là où sont les gosses, car certains habitent loin des bibliothèques et ne peuvent s’y rendre. Ils gardent les plus jeunes ou c’est la mère qui veut les voir depuis son immeuble. Lorsque je raconte au bas d’une HLM, viennent ceux qui ont envie d’écouter telle ou telle histoire, ou seulement un petit bout, voir une mimique, entendre un jeu de mots. Quelques-uns ne font que passer, d’autres font du bruit. Cela ne me gêne pas. Il suffit de s’y habituer. En revanche, les gens qui disent bonjour, ceux qui me demandent un renseignement, interrompent mon histoire et me dérangent. Il y a aussi le risque d’être interrompu par une bagarre. À travers votre pratique du conte, avez-vous un engagement social, voire politique ? Je suis un militant urbain. J’aime les banlieues. Pour la vie de quartier, il est important que des gosses aient un contact avec quelqu’un d’âge différent, n’ayant ni pouvoir sur eux, ni rôle institutionnel mais qui soit venu là pour leur raconter ce qu’ils ont envie d’entendre. Je préfère le terrain vague au jardin à la française.
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Entretiens
Géraldine Alibeu - 2004
Nathalie Daladier (éditrice) |