Valérie Dayre
Septembre 1993

Valérie Dayre brouille les pistes
Valérie Dayre pose un problème de définition. Depuis quatre ans, ses romans aussi troublants que passionnants s’inscrivent dans des genres très différents. Pourtant, chacun d’eux a perturbé à sa façon ses lecteurs de plus en plus nombreux. Livres au trésor a mené l’investigation auprès de l’auteur lui-même. Valérie Dayre ressemble à ses livres, elle refuse avec force les étiquettes et se revendique avant tout écrivain.

A la date de l'entretien, Valérie Dayre a publié Miranda s'en va (Milan, 1989 ; L'école des loisirs, 2000), C'est la vie, Lili (Rageot, 1991 ; L'école des loisirs, 2002), Le Pas des fantômes (Rageot, 1992)

Vos trois romans sont construits différemment. Mais malgré leurs différences, peut-on relever comme point commun, une volonté de se donner des règles de jeu ?

Pas du tout. Si j’avais eu la tentation de refaire C’est la vie, Lili, de rechercher une construction analogue, je me serais défendu de le faire. J’ai toujours du mal entre deux livres à passer au suivant. Je mets très longtemps à me séparer d’un livre mais il y a une idée qui m’est chère : il y a le fond et la forme, et il est évident que les histoires imposent leur forme. La forme brisée de C’est la vie, Lili n’était pas un a priori de départ, mais quand le livre devient vivant, il se met à dicter sa forme par nécessité de dire. Ce n’était pas une forme plaquée. Je me défends parce qu’il y a une grande part de la littérature actuelle pour adultes qui travaille la forme de façon artificielle, on recherche des formes pour chercher des formes. Quand les mômes me demandent : « Est-ce que tu aimes les romans de science-fiction ? », je leur dis : « Je m’en fous. Je peux lire un livre, il se trouvera qu’il est de science-fiction parce que l’auteur pour exprimer son propos avait besoin de faire de la science-fiction. »

Pour Le Pas des fantômes, j’avais décidé que ce serait un roman épistolaire, simplement parce que j’aime les romans épistolaires. Et puis je me suis rendu compte que les romans épistolaires n’attiraient pas beaucoup les enfants qui sont déconnectés de toute une littérature d’autrefois. Donc est arrivé mon personnage de narrateur. Est arrivé surtout le personnage de l’oncle. Et je ne sais pas comment l’idée est venue (mais c’est là que j’ai su que je finirais le roman) que l’oncle, cet homme cynique, glacé serait le même que l’amoureux idéalisé des lettres. Après, tout est repassé par le prisme du jeune narrateur. Il n’a rien compris à rien. La fin je la savais depuis le début.

Celle de C’est la vie, Lili, j’étais à mille lieues de la connaître. Parce qu’au départ, c’était simplement le journal d’une jeune adolescente, avec tout ce que la fiction permet de prêter à un enfant de douze ans : des pensées d’une femme de trente ans ; car il faut être arrivée à trente ans pour les formuler de cette façon. Je voulais juste que ce soit un journal terminé : « Qu’est-ce que tu as fait, sinon une forme d’exercice littéraire autour du journal intime ? » On peut raconter n’importe quoi par le journal intime, c’est un support pratique. Le « je » de la première personne est tellement pudique que l’on peut faire semblant. On croit pouvoir tout dire mais on s’aperçoit à l’épreuve de l’écriture que plus on dit « je », plus on peut taire des choses.

Il y a une façon de brouiller les pistes dans C’est la vie, Lili, mais il y en a une aussi dans Le Pas des fantômes : un flou volontaire dans les époques, une sorte d’intemporalité. On lit le livre en se disant « Mais quel est ce narrateur qui n’a pas encore compris que le personnage de Romain est mort ? » Et on découvre la réalité. Il y a là un véritable talent de brouilleuse de pistes.

Non, c’est le talent du romancier. Si au bout du compte Romain était mort, le livre était nul et non avenu. Au départ, je voulais écrire un roman d’amour, parce qu’il y a beaucoup de romans jeunesse actuels ou plus anciens qui parlent d’amour de façon complètement mièvre. C’est gentil, on se tient la main, on se fait des câlins, ça c’est l’amour pâlichon que les mômes vivent dans les cours d’écoles. J’avais envie de raconter un « Roméo et Juliette » social, le mec riche qui n’a rien compris et pour qui, en tout cas, les intérêts supérieurs, du clan et de l’argent, seront plus forts. Finalement, il ne sait pas aimer.

On retrouve dans Le Pas des fantômes des références à cette littérature anglaise d’un romanesque échevelé, comme les romans des sœurs Brontë ou de Daphné du Maurier dans les personnages, les lieux, les passions, les silences et même l’histoire.

Les adultes le lisent très référencé. Il y a une référence qui est volontaire ; les autres, non. « Le souffle du feu a fermé la porte que j’avais laissée entrebaîllée sur mon enfance.» est un écho voulu à une phrase qui me hante dans Le Grand Meaulnes : « Il est venu celui qui a soufflé la lampe… »

Le héros est un garçon alors que dans C’est la vie, Lili, c’est une fille…

Il fallait que ce soit un garçon parce que celui qui s’est mal tenu dans l’histoire amoureuse entre Romain et Marianne, c’est l’homme, le garçon. Donc il en fallait un autre qui porte un autre regard. Je me garderais bien de dire : les hommes sont comme ça et les femmes sont comme ça.

Vous dites ne pas vouloir faire de roman de la désespérance et pourtant la fin de C’est la vie, Lili est désespérante.

Je ne dis pas que je les termine sur une note optimiste, mais je veux que mes romans ouvrent sur quelque chose. Quand je parle de romans de la désespérance, c’est dans la foulée du Nouveau Roman, qui déclare « L’homme est mort ». Moi je tiens à l’homme, quel que soit son état actuel, à la dignité de l’homme. Je n’ai pas envie d’écrire de choses toutes noires ou toutes blanches. Et la violence, c’est primordial, la violence ou la haine, autant que l’amour. Finalement si on peut livrer les deux dans une construction romanesque élaborée, je crois que chacun y trouve sa pâture.

Il y a quand même une volonté dans les trois livres de remettre les choses en place à la fin, une place plus sereine, plus éducative. Est-ce parce que ce sont des livres pour la jeunesse ?

De façon à les rendre utiles, plutôt. Et c’est une de mes raisons d’écrire. Parce que sinon, je poserais des bombes.

Je me garde d’écrire des romans de la désespérance. Beaucoup de gens font ça, bien ou mal. Mais c’est une idée qu’à mon âge et dans le monde où on vit je ne trouve plus acceptable.

On devine très bien dans ces trois livres cette enfant qui a envie d’écrire depuis l’âge de dix ans, cette préparation qui remonte à loin. Derrière l’écriture de l’adulte, il y a la petite fille.

Or je n’ai rien écrit quand j’étais enfant. C’est à cause du Dormeur du Val de Rimbaud que j’ai voulu écrire. Parce qu’en CM2, j’avais une institutrice tortionnaire, une folle. Elle m’a torturée mentalement toute l’année. J’étais devenue dyslexique, je ne savais plus écrire. Elle avait vraiment fait de moi un de ces enfants qui dorment au fond de la classe. Mais je ne dormais pas. J’étais dans mon chagrin, je pleurais. Et mon papa me disait : « Il faut que tu continues, c’est l’école de la vie, il faut que tu y ailles. » Et un jour, elle nous lit Le Dormeur du Val de Rimbaud. Et elle lisait bien : « C’est un petit val… » et je n’avais pas senti, parce que on ne le sent pas à dix ans, je n’avais pas senti l’inquiétude qui naît dans le poème. Et puis elle dit le dernier vers : « Il a deux trous rouges au côté droit ». J’ai poussé un cri, on a dû m’emmener à l’infirmerie : l’émotion littéraire, comme on la recherche après et qu’on ne retrouve que dans l’amour. Et à partir de là, je me suis dit : « Si ce monsieur Rimbaud que je ne connais pas a écrit ça, moi je veux écrire. »

Cette nécessité d’écrire est-elle venue aussi de vos lectures ?

Les lectures sont venues après. Je n’étais pas une dévoreuse. J’aimais Babar, La Vache orange ; j’ai du lire cent mille fois La Vache orange. Je n’ai pas lu Le Club des cinq, mais j’ai lu Puck, Oui Oui, Le Clan des sept. Et puis un jour en huitième, j’ai reçu Jane Eyre mais je l’ai lu longtemps après.

Est-ce que penser aux lecteurs est nécessaire pour pouvoir écrire ?

Il ne faut pas penser à ça. Il y a cette phrase de Mallarmé que j’adore : « J’écris peut-être pour un jeune homme au fond d’une province. » Je veux me dire ça mais à force de rencontrer des classes, on se rend compte qu’ils sont des centaines, quelques milliers à avoir lu les livres. Alors on a envie d’englober tout ça, mais il ne faut pas.

J’ai beaucoup de mal pour chaque livre. Une fois le premier livre publié, on est content, mais on se dit : « Est-ce que je suis capable d’écrire le deuxième ? » J’ai fini par écrire le deuxième, et là, rencontrer des classes m’a aidée.

Mais ensuite se pose le problème du récepteur . « Tous les gens qui ont pensé ça et ça de C’est la vie, Lili, que vont-ils penser du Pas des fantômes ? Est-ce qu’ils attendent que je refasse C’est la vie, Lili (et là c’est la fin de l’écriture) ? Mais si je refais C’est la vie, Lili on m’en voudra… »

Pour Le Pas des fantômes, j’ai eu un problème d’accueil qui a tout de suite été répercuté chez l’éditeur. C’est lui, le premier qui m’a donné à douter de la réception « Oh, on ne s’attendait pas à ça ! » Pourtant les éditions Rageot sont les seules qui ont accepté C’est la vie, Lili et je leur en suis reconnaissante.

Mais est-il possible de mener de front écriture et rencontres ?

Je viens de me rendre compte que non, ce n’est pas possible. Au début c’était génial de faire rencontrer des auteurs vivants aux enfants, de leur montrer que ce n’était pas Victor Hugo sorti du tombeau. Mais comme toujours, toutes les bonnes intentions culturelles finissent en parodie. Maintenant, même si c’est le premier écrivain que les enfants rencontrent, se manifeste une sorte de gavage culturel. Et c’est terrible parce que tout d’un coup, on se met à faire le contraire de l’objectif que l’on voulait servir. Je suis allée dans les classes mais maintenant, je n’y vais plus. On peut dire que c’est un autre métier. Je ne veux plus rencontrer d’enfants pour le moment. Parce qu’il faut que j’admette que je n’écris pas pour le grand nombre. Je n’écris pas des livres qui font l’unanimité, qui plaisent à tout le monde.

Est-ce que vous avez un livre en préparation ?

J’en ai toujours plusieurs en cours mais il y en a un qui me tient particulièrement à cœur. C’est une histoire qui est avec moi depuis longtemps, mais qui se transforme au point de ne plus être la même du tout. Un ami écrivain m’expliquait : « Moi j’ai compris que le temps de maturation d’un livre c’est comme un arbre qui pousse, les racines, les branches, les feuilles mais ça ne sera rien de tout ça. Le livre, c’est le fruit et il n’y a qu’un seul fruit, qui tombe quand il est mûr. Et toi pendant ce temps-là tu as fait pousser l’arbre avec les soins d’un jardinier mais tu ne savais pas de quelle branche allait tomber le fruit. »

 

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