Kitty Crowther
Septembre 1996

L’apparence de la simplicité
Comme l’héroïne de Mon royaume, Kitty Crowther a le souvenir amer et doux de l’enfance, traduisant en un style unique des histoires graphiques où se nichent mémoire, désir, paix, partage, cake aux fruits confits, légendes, bruit et silence.
A la découverte d’une maison pleine de sens et de sons. Murmures.

Vous avez publié à ce jour quatre albums aux éditions Pastel. Nous reviendrons sur chacun d’entre eux, mais nous avons remarqué quelques thèmes récurrents : la famille, la maison, les repas, les temps d’ennui, la vie peut-être ?

J’aime les temps de rencontre, les temps de partage, les temps où l’on s’installe. Il existe des temps de grâce où, après des conflits familiaux, des moments de tension, des colères, on va se retrouver autour d’une tasse de thé, d’un repas, où l’on va sceller un amour naissant autour d’une miche de pain comme dans Un jour mon prince viendra. Offrir du pain, c’est offrir la simplicité, c’est la base de l’échange, avec toutes les différentes références religieuses qui sont rattachées à cette pratique. La dernière image de Va faire un tour reprend cette idée. Après ce voyage initiatique qui conduit l’enfant d’ouest en est, la colère exprimée, vécue dans son fort intérieur trouvera sa résolution lors de son retour à la maison familiale autour d’une soupe préparée par la mère comme dans Max et les Maximonstres de Maurice Sendak. Dans Mon ami Jim, l’amitié entre Jim et Jack se scellera autour d’un bon petit-déjeuner. Les temps de parole, d’échange sont nécessaires et ne s’opposent pas aux temps d’isolement, aux temps d’abandon.

Ce que vous dites est si vrai que l’on retrouve toujours dans vos ouvrages ces temps d’ennui, de vagabondage où, perché dans un arbre, lové dans un fauteuil, on s’abandonne sans être coupé du monde. C’est le contraire de la perte, de la solitude.

Oui, j’aime dessiner des gens qui lisent, qui dorment. J’aime ce rapport avec le temps qui permet de percevoir le monde qui vous entoure, de l’affronter tout en s’offrant des moments de repli. Je crois nécessaire d’offrir cette tranquillité-là à des enfants, à des adultes dans un monde où l’action, l’agitation, la production semblent être les maîtres mots. Mes origines « nordiques » ne sont peut-être pas étrangères à cela. Ma mère est suédoise et dans la tradition de l’Europe du Nord, la maison « Carl Larson » traduit bien cette attention que l’on porte aux autres. Un intérieur, des objets révèlent les hommes et les femmes qui les choisissent. La maison est mon univers et les intérieurs que je dessine sont remplis de références que mes amis et ma famille peuvent percevoir. Ce sont aussi des lieux de tensions : voilà pourquoi, entre quiétude et colère, la maison est le lieu des départs mais aussi celui des retours.

La colère mène l’action de Va faire un tour et de Mon royaume. Pour l’un il s’agit d’une colère dont on ne connaît pas les raisons. Dans Mon royaume, c’est la dispute familiale qui va briser l’équilibre d’un royaume voulu et espéré par une petite fille qui ne vous est pas étrangère… D’ailleurs l’album est dédié à vos parents.

Va faire un tour a été publié après Mon royaume alors qu’il a été réalisé avant. C’est un travail que j’avais présenté au concours Figures Futur pour le Salon du livre de jeunesse à Montreuil en 1992.

Avant de commencer un livre, je ne sais pas ce que je vais faire ; le point de départ peut être un dessin, puis un autre qui vont former un tout, une histoire. Etant malentendante, je n’ai parlé qu’à six ans. Dans mon univers sans paroles, sans sons, l’image était ce « télégramme » entre les autres et moi. Elle me permettait d’entrer en communication ; c’était ma fuite, mon bonheur, ma façon de donner. Maintenant que je fais des livres pour enfants, je trouve que cet espace de création est un lieu de générosité, de simplicité, de douceur, de rencontre. La colère de l’enfant de Va faire un tour est juste. En même temps, cette colère ne se dirige pas contre les autres, elle est tout en intériorité, elle chemine, traverse des océans, rencontre des histoires, des légendes, des femmes et des hommes, comme un voyage initiatique qui vous permet de grandir, de vous dépasser. Et vous êtes d’autant plus heureux de l’avoir accompli que vous l’avez fait seul. Vous avez trouvé en vous cette force, cette énergie. Grandir, c’est exprimer sa colère. Moi-même j’ai éprouvé ces colères. La solitude, la tristesse sont des sentiments que j’aime dessiner. Cette alternance est la mienne : comme le voyage dans Va faire un tour est un voyage d’ouest en est alors que la technique que j’utilise, la gravure, m’imposait de travailler à l’envers.

Et pour Mon royaume ?

Pour Mon royaume, je n’avais pas décidé de faire une histoire sur la dispute parentale. L’histoire est venue d’une image que Claude Lapointe avait repérée et qui en a été le point de départ. Ensuite, le regard des autres sur votre travail donne un sens à ce qui vous a échappé lors de votre travail de création, même si, dans cet album, les animaux de cette Arche de Noé ne sont pas là par hasard. Il y a une alternance des rôles entre le masculin et le féminin, la poule symbolisant le côté maternel, le chat l’indépendance, le chien la rationalité et la partie d’échecs indique qu’il faudra un jour prendre une décision. D’ailleurs la dernière image traduit cette idée de choix puisque la petite fille, contrairement à la première page, prendra place dans cette partie d’échecs qu’est la vie.

En vous écoutant évoquer cela, on pense à la richesse de votre travail d’illustratrice, à sa force qui semble résider dans ce paradoxe : simplicité apparente de l’effet et abondance. Vos textes sont d’ailleurs de la même facture. La phrase dit tout en très peu de mots, elle est précise, pointue et pourtant elle n’enferme pas, mais au contraire foisonne.

C’est grâce à l’échange entre Christianne Lapp (l’éditrice de Pastel) et moi-même. Le plus souvent je présente un projet, qui n’en est d’ailleurs plus au stade de projet mais celui d’un livre-objet pratiquement terminé, comme je l’avais déjà fait lors de ma dernière année d’humanités artistiques, à Bruxelles. Ensuite, je retravaille avec elle, modifie une phrase, une image.

Moi, qui ne suis pas un auteur, j’écris en anglais, ma langue affective. Mon royaume a été rédigé comme cela. Il me semble, que l’anglais est une langue « efficace » : en peu de mots vous pouvez tout dire de la personnalité d’un personnage, la sonorité même est plus heureuse. Alors, lors du passage au français, je façonne, j’élague. J’ai de la chance car mon éditeur permet ce travail, m’aide même, m’accompagne.

Comment travaillez-vous l’illustration ?

Comme vous avez pu le remarquer, j’aime les cadres qui rappellent des maisons, mais je sais aussi m’en échapper lorsque la situation le permet ou l’exige. Dès la première image, je sais intuitivement ce qui va arriver à mon personnage ; alors en trois coups de plume, je donne des indices en travaillant la gestuelle comme si, dans l’inclinaison d’une tête, l’abandon d’un bras, la danse du corps, le personnage allait se révéler pour le lecteur sans que j’ai besoin d’en rajouter. J’essaie d’être moi-même dans ce travail : il me serait difficile, voire impossible, d’illustrer un univers qui me serait étranger. J’ai besoin d’une proximité affective, d’un lien entre les ambiances que je crée et ce que je suis. Être soi-même, être original, c’est peut-être tout simplement retourner à l’originel.

Vous travaillez beaucoup ?

De la même manière que mon travail exige que je sois très concentrée pour obtenir le meilleur de moi-même, pour donner les plus belles images, de même je ressens parfois la nécessité de dire stop, je ne peux pas aller plus loin, je ne peux pas donner plus. Il me faut alors revenir à l’esquisse, aller jusqu’au bout du plaisir, jouer avec les couleurs et après recommencer, aller à l’essentiel dans l’image. Je me bats contre moi-même, je veux être juste, donner de la fluidité, oublier et retravailler, m’abandonner pour trouver la solution sans avoir à chercher midi à quatorze heures. C’est ma lucidité, mon exigence, ma manière d’être juste sans trop prendre de place, juste ma place.

Entretien

Auteurs et illustrateurs

Géraldine Alibeu - 2004
Jukuta Alikavazovic - 2005
Catherine Anne - 2002
Isabelle Bonhomme - 1990
Shaïne Cassim - 2001
Jean-François Chabas - 1999
Rémi Courgeon - 2004
Katy Couprie - 1992
Valérie Dayre - 1993
Ludovic Debeurme - 2005
Guillaume Dégé - 2005
Marie Desplechin - 2001
Philippe Dorin - 1991
Cédric Érard - 2003
Eglal Errera - 2004
Natali Fortier - 2005
Alain Gaussel - 1995
Stéphane Girel - 1997
Aurélie Grandin - 2004
Georg Hallensleben - 1999
Tormod Haugen - 2003
Anne Herbauts - 2000
Michel Honaker - 1992
Miles Hyman - 1993
Benoît Jacques - 2001
Virginie Lou - 1990
Christophe Merlin - 2001
Hubert Mingarelli - 1994
Bart Moeyaert - 2005
Charlotte Mollet - 1994
Michael Morpurgo - 1995
Moni Nilsson-Brännström - 2004
Emre Orhun - 2002
François Place - 2001
Rascal - 1994
Hélène Riff - 2005
Rémi Saillard - 1995
Rafik Schami - 1999
Carine Tardieu - 2003
Sophie Tasma - 1996
Annika Thor - 2000
Anaïs Vaugelade - 1998
Mireille Vautier - 1991

Autres interviews

Nathalie Daladier (éditrice)
Louis Dubost (éditeur)
Jean-Pierre Morel