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| Katy Couprie Septembre 1992 Jeune artiste peintre de vintg-trois ans, Katy Couprie nous a offert, en l’espace d’un an, six livres qui révèlent quelques unes de ses multiples palettes : peinture à l’huile en couleurs pour Robert Pinou, en noir et blanc pour Pas de pitié pour les poupées B, pastels secs pour Anima ou Cocottes perchées, aquarelle pour Vélo : sur la route du tour. Un univers pictural étonnant. Vous êtes peintre et vous illustrez des livres pour enfants. Avez-vous toujours eu envie de faire des livres pour enfants ou cela vous est-il venu par hasard ? Non, cela ne s’est pas passé par hasard mais petit à petit, par déduction. J’aime les livres depuis très longtemps. Je fais des livres de peinture, des choses très liées à l’objet livre, au temps qui s’installe dans le livre, à l’intimité du livre. Dans le domaine du dessin et de la peinture, le seul domaine intéressant où on peut encore s’exprimer avec le minimum de compromis, c’est le livre en édition jeunesse. Je n’arrive pas à me résoudre à vendre ma peinture. Je ne savais pas, à l’époque, qu’on ne gagne pas sa vie en faisant des livres. Mais je ne regrette pas, j’ai encore envie de faire des livres. D’autant que les livres sont en train de disparaître alors qu’ils sont un des derniers bastions de résistance à la télévision et à toute la sous-culture d’images environnantes. Il faut le dire aux enfants, le seul espoir est là, alors j’y tiens beaucoup, vraiment. Anima ressemble à une grande fresque où se déploient des animaux d’Afrique enchevêtrés les uns dans les autres, courant ou fuyant dans la même direction, un livre aux tons d’ocre où l’on sent sous les doigts l’épaisseur des pelages : comment avez-vous fait le choix des animaux ? C’est d’abord un choix affectif parce que j’aime beaucoup les marsupiaux, par exemple. Mais c’est aussi un choix tactile, un choix de matières. J’avais envie de mettre des plumes à côté de certains poils, des animaux au long cou à côté de quelque chose qui court dans ce sens-là. Ce sont des plaisirs de peintre qui ne se réfléchissent pas beaucoup puis qui s’organisent de façon plastique. Ce ne sont que de vrais animaux que l’on peut reconnaître même si les proportions ne sont pas respectées : je ne voulais pas qu’il y ait des chimères ; c’est un vrai bestiaire. J’ai fait des dessins d’animaux en Afrique, puis j’ai essayé d’organiser le défilement pour fixer le temps dans les images en fonction des pliures du livre. Je voulais un bestiaire où des animaux soient ensemble sans se manger, les prédateurs mélangés avec les victimes potentielles. C’était une idée humanitaire : pouvoir, en les dessinant, déjouer les choses de la création. Il y a l’éléphant un peu de guingois qui semble faire un clin d’œil aux animaux, et en final, le pélican qui ne regarde pas dans la même direction que les autres… J’adore les éléphants et je voulais qu’ils aient une place tout à fait particulière : ce sont en effet les seuls animaux qui ne nous regardent pas du tout. Ils servent de vieille pierre dans Anima, ils servent de monument, de rocher mais ils finissent par être rattrapés par les autres animaux, par la frénésie de tous les jours : tous les animaux vont venir buter sur eux. Le seul animal qui soit franchement opposé à toute cette histoire, c’est le pélican qui a pris du recul et garde une attitude philosophique. Anima a est-il votre premier livre ? C’est mon premier livre et il faut dire qu’avant de le publier je ne me rendais pas du tout compte de ce que cela représentait de l’éditer. Le papier est le même que celui des originaux. On a le même toucher, le même genre de délicatesse, de résonance de la lumière sur les pastels. Pour respecter l’idée de fresque, il a fallu coller les pages à la main. Ce sont des choix de luxe et pour cela c’est critiquable. Ce livre coûte cher, ce que je n’avais pas du tout mesuré. À l’avenir, je veux éviter cela : un livre, il faut pouvoir le donner à qui le souhaite. Moins on fait de livres « commerciaux » et plus c’est difficile de les vendre. Il y a probablement un nombre très restreint d’éditeurs avec lesquels je peux travailler. Plus on fait de choses auxquelles on tient, sur lesquelles on ne veut pas faire de compromis et plus on a du mal à s’en sortir. Or ce sont les seules qui valent la peine d’être faites. Je me demande jusqu’à quel point on peut renouveler ses réserves d’énergie tout en gardant les mêmes convictions, les mêmes joies de faire des livres et de rencontrer les enfants. Comment avez-vous travaillé pour illustrer Pas de pitié pour les poupées B., le roman policier de Thierry Lenain ? A la peinture à l’huile, uniquement, avec du «noir de mars» et du «blanc de titane» : avec cela on obtient des gris et des gris-bleu sublimes. Mon rêve, c’est de faire un livre à la peinture à l’huile, en noir et blanc, en quadrichromie parce que c’est beaucoup plus beau. Mais l’emploi de la similigravure qui peut donner de très bons résultats a été cette fois complètement raté, au point de presque me décourager de faire des livres. Thierry Lenain ne savait pas à quelle sauce il allait être mangé. Son texte m’est arrivé par la poste : je ne l’avais pas rencontré, je ne connaissais pas ses autres livres. C’était la première fois que j’illustrais un roman : là, il y a rencontre entre un univers d’écrits et un univers d’images. Cela ne se fait pas sans heurt ni sans difficulté parce qu’il faut à la fois s’approprier le texte pour raconter quelque chose et à la fois rester à sa place : il y a forcément interprétation de l’histoire dans la façon d’illustrer. Je hais les poupées Barbie et donc ça induit une lecture de l’histoire qui n’a pas forcément été prévue par l’auteur. Je trouve aberrant de mettre en rapport des choses qui n’ont peut-être rien à voir ; en général, l’illustrateur doit être un exécutant bête : il ne peut rien dire sur le texte qu’on lui donne et cela peut aboutir à des livres monstrueux. Je veux éviter cela. Robert Pinou est un album que vous avez dédié à votre père. Est-ce difficile de dire à quelqu’un qu’on l’aime ? J’avais très envie de faire ce livre sur Robert Pinou à la vie très ordinaire ; ce personnage me trottait dans la tête depuis longtemps. En faisant le livre, je ne me suis pas rendue compte de quoi j’étais en train de parler, c’est le regard des autres, leur lecture du livre qui m’ont fait réaliser ce que j’avais fait. Tout à coup, je me suis aperçue que le maillot de bain de Robert Pinou était celui de mon père quand j’étais petite. C’est vraiment arrivé comme ça, par bouffées de souvenirs. Jusque là, je n’avais pas vraiment compris. Bien sûr, je savais que je voulais parler de la difficulté de dire à l’autre qu’on l’aime, des tentatives qu’on fait auprès de l’autre, de la solitude, de la difficulté d’être : je voulais en parler à partir d’un sujet complètement banal. J’ai laissé faire et les choses sont sorties comme cela, je n’ai pas vraiment contrôlé ce qui se passait. Chez certaines personnes, cet album a un écho particulier qui me touche beaucoup, celui de vouloir comprendre les choses de la filiation et de l’amour. Et puis il y en a d’autres qui le rejettent complètement. Il y a en effet beaucoup de gens qui rejettent ce livre en prétextant que ce n’est pas un livre pour enfants, qu’ils ne peuvent pas comprendre cette histoire entre votre père et vous-même ? Les enfants que j’ai rencontrés en savaient bien plus long que moi. Leur première question a été : «Pourquoi as-tu voulu représenter ton père ?» Et ils n’ont posé que des questions essentielles sur ce que faisait Robert Pinou, qui il était vraiment, quel rapport j’avais avec lui. Ils ne se sont pas du tout trompés. Sur les pages de garde de Robert Pinou, il y a des taches de graisse, celles de la peinture à l’huile… Les enfants parlent toujours de traces, ils disent que je fais de la peinture avec des traces. Je tenais à ce que le livre soit publié comme cela et j’ai eu de la chance de rencontrer un éditeur qui l’a compris. Ce livre effrayait les éditeurs qui trouvaient les images agressives. Mais moi, j’y tenais tel qu’il était. Si Robert Pinou n’avait pas été édité, j’en aurais pris un coup. C’était un engagement affectif énorme. Il n’y a pas de ligne droite dans vos dessins. Ce sont toujours des courbes, des spirales, des arrondis, des toboggans. On peut se lover dans l’image qui est sans cassure, sans conflit… Je suis incapable de tirer un
trait, au sens propre comme au sens figuré. Je suis nulle en géométrie,
à un point vertigineux ! Pour moi, la spirale est la figure
la plus aboutie, elle est partout dans la nature et représente
l’infini. Ce n’est pas naturel de faire une ligne droite.
Je peins de façon beaucoup plus abandonnée, plus instinctive.
Ce n’est pas pour cela qu’il n’y a pas de violence dans
ma manière de peindre : mon rapport à la peinture est
un rapport de violence, c’est aussi un rapport de plaisir, et c’est
vrai que le plaisir pour moi ne passe pas par le géométrique
et les lignes droites. La peinture à l’huile, c’est
très sensuel, on la «mange» de plaisir comme on mange
de la nourriture, ce que les enfants comprennent très bien. Les
enfants ont en permanence un plaisir immense qu’ils ne cachent pas
quand ils dessinent. Ils rentrent dans le plaisir des odeurs, du goût…
et ils laissent faire, au contraire des adultes qui dans la vie perdent
l’habitude de laisser faire et de garder un rapport enfantin, et
non pas puéril, avec la matière. Les enfants ont cherché dans vos images des ressemblances avec les peintures de Matisse… On ne crée pas d’images à partir de rien. Ce sont des résurgences, des images qu’on a «mangées», digérées. Elles font partie du patrimoine personnel, on a grandi avec elles, on les a aimées à un moment donné. Je suis allée toutes les semaines, pendant un an, voir les tableaux de Matisse au Musée de Chicago. Ce sont des images qui reviennent malgré soi, des choix qui n’en sont pas. Quels sont les peintres que vous appréciez ? J’aime particulièrement Dubuffet, Anselm Kiefer, un peintre qui a beaucoup travaillé sur son histoire personnelle : il y a une émotion dans sa peinture qui m’est très proche. Je hais les théoriciens de la peinture, les galeries, Beaubourg, le Manifeste car cela ne donne pas aux gens les moyens de s’approprier la peinture. J’aime aussi Nicolas de Staël qui comme vous le savez, s’est défenestré à 40 ans : j’aime sa peinture et le fait qu’il ait été cohérent avec ses idées ; Klee, Picasso pour le fluide. Je préfère les peintres qui laissent passer des choses de plaisir et d’émotion qui leur sont propres. Je crois qu’on fait de la peinture parce qu’on ne peut pas faire autrement. On peut de moins en moins expliquer pourquoi on le fait : les raisons théoriques, les beaux discours, les historiens de l’art sont des gens insupportables. Dans mes livres, je veux faire des images qui me soient personnelles et non pas avec une idée figée de ce que les enfants seraient capables ou pas d’apprécier, de comprendre. S’il y a des personnes capables d’apprécier toutes les images ce sont bien les enfants. Ce sont plutôt les adultes qui coincent avec mes images. Comment s’est déroulé l’atelier que vous avez animé avec les enfants à Aubervilliers ? Cela s’est très bien passé. Cet atelier s’est déroulé sur cinq séances, avec des enfants de Grande Section de Maternelle. Je ne l’avais jamais fait et j’avais une trouille verte de rencontrer des enfants si petits. Nous avons élaboré un projet pour lequel j’ai proposé de réaliser de vrais livres : de faire des peintures, de les plier, de les monter. Je voulais que les enfants apprennent à gérer les dessins les uns par rapport aux autres, qu’ils comprennent qu’on peut raconter plein de choses dans les images, une approche essentielle du livre qui s’est faite uniquement par l’image. Ils ont été capables de se concentrer de façon étonnante sur ce travail. Que faites-vous en dehors des livres pour enfants ? Je fais beaucoup de peinture. Mais je ne peux pas travailler à la fois sur un livre et sur un autre projet. Je travaille dans la concentration, jusqu’à n’en plus pouvoir. Après je passe à autre chose. Le travail sur les livres est très fatigant, à cause de la durée : on vit dans la tension et l’angoisse jusqu’à l’impression du livre. |
Entretiens
Géraldine Alibeu - 2004
Nathalie Daladier (éditrice) |