Sophie Tasma
Septembre 1996

Au plaisir des mots
Les histoires de Sophie Tasma s’adressent aux enfants d’aujourd’hui mais aussi à celui qui sommeille en chacun de nous. Après avoir écrit des livres pour les plus jeunes, elle a publié cette année un roman pour les adolescents, Emma. Véritable travail de dentellière, son écriture traque le mot juste, le sentiment vrai qu’elle semble aller chercher au plus profond d’elle-même. Livres au trésor l’a rencontrée.

Le thème de la différence revient souvent dans vos livres.

La différence, ethnique ou sociale, est ce qui me gêne le plus, car elle génère des milliers de problèmes. Dans mes livres pour enfants, j’ai envie de dire la détresse et le désarroi d’enfants, qu’ils soient africains, gitans ; partout dans le monde, il y a des enfants qui se sentent mis au ban parce qu’ils ne sont pas comme on voudrait qu’ils soient.

Bien que je ne parte absolument pas d’une idée didactique, j’essaie de sentir, d’une façon plus sensible que volontairement intellectuelle, quelles sont les choses qui, au delà d’une histoire, me semblent le plus importantes à transmettre.

La relation, qu’elle soit filiale, amoureuse ou amicale, est ce qui semble donner sens à la vie.

J’ai très passionnément envie de communiquer deux choses aux enfants : la première, c’est que relation est la chose la plus précieuse qui soit ; il faut les aider à sortir du carcan des normes, parce quand on est enfant, on ne se rend pas vraiment compte qu’on obéit à des schémas ou des modèles qui sont un peu insidieux. Et la seconde, beaucoup plus ambitieuse, c’est de les intéresser à l’écriture ; à travers des animations, bien sûr, mais aussi tout simplement à travers le livre.

Déjà quand j’étais petite, le livre a été pour moi une issue formidable. Une issue à des tas de sentiments difficiles : la peur de la séparation, la peur d’être rejetée, la peur de ne pas être aimée, la peur de ne pas être à la hauteur, enfin les peurs qui sont plus ou moins celles de tous les enfants. Quand il n’y a plus rien de possible, quand tout semble fermé, sans issue, il y a toujours la possibilité d’ouvrir une page de cahier et d’écrire absolument tout ce qu’on veut. C’est un apaisement. L’écriture est alors une ultime relation avec soi, mais elle est aussi un moyen de dire quelque chose aux autres, comme c’est le cas avec les livres.

Le positionnement - dans l’espace, dans le temps - est important dans vos livres : entre ciel et terre, mais aussi dans les générations, ce qu’il y a eu avant nous, ce qu’il y aura après nous. Dans Emma, par exemple, Emma s’imagine prendre la place de son arrière-grand-mère en se représentant sa grand-mère bébé.

Ce sont mes questions fondamentales, alors tant mieux si elles transparaissent dans mes livres. Je me pose toujours des questions sur l’âge des gens, l’âge auquel ils sont morts ; je n’arrête pas, depuis que je suis toute petite, d’essayer de me retrouver dans cette mathématique impossible des chiffres, des âges… mais les enfants sont comme ça aussi.

Dans chacun de vos livres, vous présentez les épreuves comme faisant partie intégrante de la vie, comme des possibilités de grandir.

Je le prêche sans en être convaincue. J’aimerais l’être. La vie étant ce qu’elle est, il faut absolument transformer les épreuves en expériences. Mais, à travers mes livres, j’essaie de me donner du courage et de donner du courage aux enfants. Je ne suis pas sûre que ça serve à quoique ce soit.

Je suis quelqu’un d’assez noir, mais j’essaie de transformer cette noirceur en douceur. J’ai envie de réveiller chez les enfants un questionnement, désespéré mais tout simplement un questionnement. C’est important de se poser des questions tout le temps. Ça rejoint le problème de la relation, d’ailleurs. Parce que se poser ces questions infléchit toutes les relations humaines : rien n’est évident, ni à prendre au pied de la lettre, tout est à interroger. C’est pour ça que j’insiste beaucoup sur le problème de la différence, la nécessité d’un regard neuf sur les êtres, sans échelle de valeurs derrière.

Vous avez rencontré des jeunes lecteurs pour la première fois cette année. Qu’en avez-vous retiré ?

Les animations avec les enfants sont trop courtes. La relation est très forte et intense et après ils disparaissent. J’aimerais faire un travail de fond avec eux, travailler sur les mots. Tout le monde a accès à l’écriture et pourtant elle est peu exploitée comme moyen d’investigation personnelle. Chercher le mot, la phrase, l’angle, le regard justes - ce qui est la démarche de tout écrivain - vous apprend forcément quelque chose sur vous et sur le monde ; ça permet d’écarter l’aveuglement quotidien pour essayer d’accéder à une vérité.

Dans Emma, Jérôme dit à Emma : « Tu n’as jamais su doser tes émotions ». Et Fanny, dans Le Secret Camille, a du mal à doser ses émotions dans sa rencontre avec Camille et le père de Mathieu. Elle découvre un monde qu’elle ne connaît pas, en tombe malade et reste au lit une semaine.

Je pense que le grand travail de l’enfance, c’est ça : arriver, non pas à doser ses émotions, mais à ne pas être totalement envahi par elles, à les mettre un petit peu à distance, à les maîtriser. C’est vrai que mes personnages sont souvent très sensibles, ils ont du mal avec leurs propres pulsions, leur propre violence. J’ai envie que mes livres racontent ces passages difficiles, avec une certaine forme de victoire à la fin.

Mais on retrouve cette sensibilité aussi chez les adultes, qui s’interrogent. Irène, la belle-mère de Jérôme et Emma, se pose des questions.

Irène est un personnage qui évolue au cours du récit. Il y a de la part d’Emma une exclusion totale et définitive de sa belle-mère. Et au fil du livre, un certain nombre d’événements et d’expériences la conduisent à la regarder pour ce qu’elle est réellement. Elle enlève les voiles et se met à avoir une relation plus fine avec sa belle-mère. Elle passe d’une image un peu figée des rôles à une découverte de la réalité des personnes. Une adolescence accomplie, c’est ça.

L’adolescence, c’est un problème de réglage, d’ajustement avec soi, avec les autres. Je suis toujours à la limite de parler de la délinquance : par exemple, le vol du manteau dans Emma. Je ne veux pas faire de livres édulcorés où on ne parlerait jamais de vol, de violence, de danger, parce que ça existe dans le coeur, dans l’âme et la vie des enfants et des adolescents. Je veux qu’ils retrouvent leur vraie intimité dans mes livres.

Les relations mère/fille sont souvent fusionnelles. La mère protège sa fille mais, réciproquement, la fille protège sa mère aussi. On retrouve ce thème dans Emma et dans Le Secret de Camille .

Ce thème m’intéresse beaucoup car très souvent les enfants sont amenés à protéger leurs parents, à se sentir responsables d’eux. Les parents obligent les enfants à vivre leur histoire qui n’est pas celle des enfants. La mère de Camille, cette mère sauvage et violente, s’est longtemps appuyée sur sa fille. Mais à la fin du livre, quand sa mère se marie, Camille ne veut pas y aller. Elle n’en a rien à faire du mariage de sa mère, elle ne veut pas bouger.

L’écriture dans Emma, retranscrit bien, dans sa brièveté, cette période de l’adolescence où on est perdu, où on cherche ses repères. Dans vos autres livres, au contraire, les phrases sont plus longues, plus construites.

Je défends l’idée qu’il n’y a pas une écriture particulière pour les enfants de sept ans. Ce qui est destiné aux enfants, ce sont les thèmes, les sentiments. Je n’emploie pas des mots incompréhensibles, mais je ne fais pas d’effort pour me mettre au niveau des enfants. Je suis convaincue que si le sentiment qui me guide est juste, si l’histoire que je raconte est proche d’eux, liée à des expériences ou des sentiments qu’eux-mêmes ne mettent pas en mots, ce n’est pas grave d’avoir des phrases de six lignes. La syntaxe est une mise en ordre des sentiments, une façon de les construire et de les élaborer.

Pour Emma, je voulais que l’écriture ressemble à ce que vit Emma, comme cette mise à nu qu’elle ne supporte pas, une écriture à vif. On m’a souvent dit qu’Emma n’était pas un livre pour enfants. J’étais un peu déconcertée, parce que je l’avais vraiment écrit pour les adolescents. Mais si ça peut être lu par des adules, tant mieux.

Quand on lit vos livres, on sent que chaque mot a son importance.

C’est pour ça que j’écris : pour chercher le mot juste pour transmettre des sensations qu’on ressente à la lecture. L’écriture est très importante.

Il y a une une très belle phrase dans Emma, lorsqu’Emma est avec sa grand-mère. Celle-ci lui dit : « Si tu veux oublier, il faut que tu saches ».

Oui, on ne peut pas oublier ce qu’on ignore. Cette idée est fondamentale pour moi ; c’est pour ça que j’écris. Il y a toutes les douleurs que chacun peut avoir dans sa vie et l’écriture est une forme d’oubli. On peut enfin accéder à la paix parce que c’est écrit, donc c’est su, c’est regardé. Cette phrase est profondément liée à ma démarche d’écriture.

 

Entretiens

Auteurs et illustrateurs

Géraldine Alibeu - 2004
Jukuta Alikavazovic - 2005
Catherine Anne - 2002
Isabelle Bonhomme - 1990
Shaïne Cassim - 2001
Jean-François Chabas - 1999
Rémi Courgeon - 2004
Katy Couprie - 1992
Kitty Crowther - 1996
Valérie Dayre - 1993
Ludovic Debeurme - 2005
Guillaume Dégé - 2005
Marie Desplechin - 2001
Philippe Dorin - 1991
Cédric Érard - 2003
Eglal Errera - 2004
Natali Fortier - 2005
Alain Gaussel - 1995
Stéphane Girel - 1997
Aurélie Grandin - 2004
Georg Hallensleben - 1999
Tormod Haugen - 2003
Anne Herbauts - 2000
Michel Honaker - 1992
Miles Hyman - 1993
Benoît Jacques - 2001
Virginie Lou - 1990
Christophe Merlin - 2001
Hubert Mingarelli - 1994
Bart Moeyaert - 2005
Charlotte Mollet - 1994
Michael Morpurgo - 1995
Moni Nilsson-Brännström - 2004
Emre Orhun - 2002
François Place - 2001
Rascal - 1994
Hélène Riff - 2005
Rémi Saillard - 1995
Rafik Schami - 1999
Carine Tardieu - 2003
Annika Thor - 2000
Anaïs Vaugelade - 1998
Mireille Vautier - 1991

Autres interviews

Nathalie Daladier (éditrice)
Louis Dubost (éditeur)
Jean-Pierre Morel