Rémi Saillard
Septembre 1995

Un illustrateur à suivre hors champ
De l’enfance, il a gardé les cheveux en brosse, des mains qui s’agitent, des yeux ronds comme un ballon de football rebondissant en permanence. D’ailleurs, l’un des traits caractéristiques de ses illustrations réside dans ce mouvement perpétuel qu’adoptent ses personnages, dans la dynamique de l’image invitant à le suivre hors champ.

Livres au trésor l’a rencontré au café « Au bon pêcheur », lui qui rêve de pêcher de belles truites.

Votre premier travail pour l’édition jeunesse a été publié en 1992 au Centurion ; puis il a fallu attendre deux avant la parution du Taël d’argent, chez Syros, de diverses productions en presse ou édition jeunesse parmi lesquelles, cette année, Rodrigue Porképik. Pourquoi une si longue attente ?

L’édition est telle que vous vivez en fonction des offres qui vous sont faites. Après Des paroles de Jésus je n’ai reçu aucune offre d’éditeur. Puis, en juillet 1994, trois propositions sont venues perturber mon rythme de travail. Les livres sont sortis très rapprochés mais le délai entre le moment de création, celui de la fabrication et celui de la parution varie beaucoup d’un éditeur à l’autre. Il est très souvent long, ce qui n’est pas tout à fait le cas pour la presse.

Comment cela se passe-t-il dans la presse ?

Il m’arrive d’être sollicité en début d’après-midi, par Libération par exemple, pour un dessin que je dois envoyer par fax à cinq heures. Cette forme de travail me convient assez bien : elle est le contraire de l’entreprise de longue haleine qu’est le travail d’illustration d’un album et me libère de la contrainte de la cohérence nécessaire pour un travail éditorial.

La presse jeunesse ne connaît pas les impératifs de son aînée pour les délais de fabrication : nous travaillons souvent avec six mois d’avance, en décalage dans le temps car nous sommes obligés de mettre en scène des situations opposées à celles que nous sommes en train de vivre. En juillet, j’ai réalisé des numéros d’Astrapi que les enfants découvriront cet hiver. J’évolue dans la presse d’une manière très variée puisque je dessine tout à la fois pour Astrapi, la presse du C.N.R.S. ou La Française des jeux, ce qu’on appelle la presse d’entreprise.

Quels ont été votre formation professionnelle et votre parcours ?

J’ai suivi l’atelier d’illustration de l’École des arts décoratifs de Strasbourg dirigé par Claude Lapointe. Son apport essentiel a été toute l’attention qu’il porte à la mise en scène de l’image, à l’étude du cadrage, au travail en équipe, en atelier. Il permet à chaque illustrateur de progresser avec les apports des uns et des autres puis, à partir de bases simples mais précises, de faire sa propre cuisine. Ensuite j’ai travaillé dans une agence de publicité qui utilise l’ordinateur avant de me lancer dans le livre pour enfants.

Justement, pourquoi le livre de jeunesse ?

Tout simplement parce que les éditeurs de livres de jeunesse sont les seuls à publier des livres illustrés. On connaît le travail de Futuropolis qui a souvent fait appel à des dessinateurs venus de la bande dessinée pour illustrer de grands textes ; malheureusement cette tentative courageuse et difficile n’a pas pu se prolonger.

De plus, il existe une réelle difficulté dans ce travail qui est celle qu’impose l’éditeur pour le nombre et le rythme des illustrations d’un livre. Vous pouvez être amené à créer des images qui viennent régulièrement aérer un texte et qui vous contraignent à illustrer un passage que vous n’auriez pas forcément retenu, à cause de sa faiblesse évocatrice, par exemple. Cette contrainte oblige souvent à réaliser de belles images pour un ensemble peut-être trop didactique à mon goût.

Mais alors, quel sens donnez-vous à vos images ? Comment pourriez-vous les caractériser ?

L’image que j’ai envie de créer naît d’une émotion qui peut être simple mais qui m’appartient. Je me souviens, dans mon enfance, d’illustrations issues de la série Sylvain et Sylvette créant de véritables ambiances qui alimentaient mes rêves. Je ne me pose pas la question du sens lors de la « fabrication » d’une image, les interprétations peuvent être multiples et variées. Existe-t-il une bonne ou une mauvaise interprétation ? Je n’en sais rien.

Quel lien faites-vous entre l’enfance et votre travail d’illustration ?

Mon rapport à l’enfance semble se traduire, dans mon travail, par l’utilisation de techniques qui rappellent nos premières activités manuelles avec l’emploi de la carte à gratter. Et puis, j’ai aussi envie de proposer des images symboliques de ma vision du monde. C’est peut-être pourquoi j’aime les cabochons, les culs-de-lampe, ces petites illustrations qui résument une idée, contrairement à celles qui créent des ambiances, des situations ; une image qui ne répond pas à la précédente et ne renvoie pas non plus à la suivante. Utiliser la carte à gratter me permet d’avoir un rapport direct avec la matière, même si elle semble moins «graphique» et m’empêche d’être aussi élégant que je le souhaiterais. Après une première ébauche, un crayonné, j’utilise le cutter et j’adoucis avec des encres, des feutres ou bien des craies sèches.

Votre travail d’illustrateur, tant au niveau de la technique que du sens, s’apparente à ce que nous pourrions appeler « l’art populaire ». Il épouse merveilleusement bien toute votre production d’illustrateur de romans. Mais dans Rodrigue Porképik, votre implication semble plus importante…

Dans Rodrigue Porképik, grâce au directeur artistique, j’ai en effet trouvé une plus grande liberté. Dans l’illustration d’un roman, on vous indique le nombre et la place des images. Là, il s’agissait d’être cohérent, de proposer plusieurs niveaux de lecture de l’image, de réaliser des apartés, des chemins de traverse, des fausses pistes tout en suivant une voie centrale qui est celle du texte. J’ai une certaine peur du vide, alors j’en mets partout, créant ainsi cette dynamique des personnages, de l’image. J’aime les personnages qui sont dans l’action. Pour cet album, destiné à un jeune public, il m’a été possible d’être plus drôle, plus délirant que dans Témoin gênant qui s’adresse à des adolescents.

 

Entretiens

Auteurs et illustrateurs

Géraldine Alibeu - 2004
Jukuta Alikavazovic - 2005
Catherine Anne - 2002
Isabelle Bonhomme - 1990
Shaïne Cassim - 2001
Jean-François Chabas - 1999
Rémi Courgeon - 2004
Katy Couprie - 1992
Kitty Crowther - 1996
Valérie Dayre - 1993
Ludovic Debeurme - 2005
Guillaume Dégé - 2005
Marie Desplechin - 2001
Philippe Dorin - 1991
Cédric Érard - 2003
Eglal Errera - 2004
Natali Fortier - 2005
Alain Gaussel - 1995
Stéphane Girel - 1997
Aurélie Grandin - 2004
Georg Hallensleben - 1999
Tormod Haugen - 2003
Anne Herbauts - 2000
Michel Honaker - 1992
Miles Hyman - 1993
Benoît Jacques - 2001
Virginie Lou - 1990
Christophe Merlin - 2001
Hubert Mingarelli - 1994
Bart Moeyaert - 2005
Charlotte Mollet - 1994
Michael Morpurgo - 1995
Moni Nilsson-Brännström - 2004
Emre Orhun - 2002
François Place - 2001
Rascal - 1994
Hélène Riff - 2005
Rafik Schami - 1999
Carine Tardieu - 2003
Sophie Tasma - 1996
Annika Thor - 2000
Anaïs Vaugelade - 1998
Mireille Vautier - 1991

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