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| François Place Septembre 2002 L’Atlas
des géographes d’Orbae D’où vient cette idée de partir des lettres de l’alphabet, dont vous vous servez comme auteur et qui deviennent ici des zones d’exploration géographiques ? Il y a là comme un procédé de mise en abyme qui consiste à faire de l’outil de l’écrivain, le sujet même du livre. C’est venu des documentaires Découvertes Cadet, pour lesquels j’avais réalisé un lexique cartographié, il y a une dizaine d’années. D’avoir sous les yeux les dessins des vingt-six lettres de l’alphabet cartographiées, avec des cartes persanes, médiévales, etc., m’a fait penser qu’elles étaient porteuses de quelque chose, qu’il fallait donc aller les visiter. Cette visite s’est faite à partir de la lecture de récits de voyage. Ce qui m’a intéressé, c’est d’explorer un endroit qui nous est maintenant presque interdit, celui de la surprise, de l’émerveillement géographique, celui de la vastitude de la terre. Je voulais accompagner ces gens qui partaient - des tout petits personnages dans des univers trop grands pour eux, suivre le gars quand il débarque sur la plage, celui qui est dans la forêt, dans le désert, celui qui découvre une ville. On retrouve ça dans les anciens récits de voyage mais aussi dans les images, quand on déplie un grand atlas, comme celui de Dumont d’Urville sur l’Antarticque : des grandes pages un peu jaunies, avec des gravures lithographiées. On voit les icebergs, les voiliers et d’un seul coup, on se dit que c’est ça que les gens avaient devant les yeux. C’est très émouvant : les moyens techniques de l’époque ne permettaient pas de bien rendre compte de la géographie ; les cartographes, par des artifices dans le dessin, trichaient avec l’échelle et en même temps ils avaient le souci du détail, mais aussi de quelque chose qui les dépassait. C’est souvent naïf, les lumières, les couleurs sont artificielles, mais il y a une émotion très forte, très proche, probablement, de celle des enfants qui découvrent des nouveaux lieux. La première fois que j’ai vu la mer, gamin, j’ai été dépassé, submergé, les yeux qui ne voulaient pas croire. Cette émotion, très naïve, ces gens-là la ressentaient aussi. C’est donc cette expérience d’enfant qui a motivé l’écriture de la plupart de vos livres, plutôt qu’un goût pour les voyages ou les récits de voyage ? Oui, cela a sûrement un rapport avec mon enfance : quand j’étais môme, je n’étais pas passionné de géographie ; en revanche, j’ai eu des émerveillements géographiques. J’ai eu aussi une énorme envie de partir sans pouvoir le faire. Comme beaucoup de gamins, je ne suis pas beaucoup sorti de chez moi, mais les livres de bibliothèque, les livres d’images me le permettaient : j’avais une grande faculté à plonger dans les illustrations des autres. Je pouvais facilement me perdre dans une image, comme d’ailleurs dans la lecture : on pouvait me parler, je n’entendais rien. L’afflux des images télévisuelles émousse notre curiosité et notre naïveté. Faire des livres qui rattrapent ces sentiments-là n’est pas évident, car cela implique d’occulter une partie de ce qu’on sait, pour remonter vraiment aux sources, pour retrouver des émotions perdues, disparues. À vous lire, on a presque toujours l’impression de se trouver en terrain familier - mondes fabuleux, récits de voyages, bestiaires médiévaux, contes - et d’être en même temps dans un univers neuf et singulier ; comme si vous partiez d’éléments qui ont existé, dans la réalité ou dans l’imaginaire collectif (Royaume du prêtre Jean, Gogh et Magog, Terre des Amazones…), pour faire un travail de réinterprétation, de déplacement et de réécriture. C’est voulu. Il s’agissait pour moi de construire un grenier, de le construire avec des lectures et des références, puis de se promener dedans, d’ouvrir des malles, sortir des objets, travailler sur des analogies. L’imaginaire, dès qu’on l’ancre un peu, nous parle de l’intérieur de nous-mêmes. En fait, le but était que le lecteur soit presque en territoire connu, d’aller vers lui en disant : « Tu sais déjà ça mais tu ne sais pas tout ». Quand on lit du François Rabelais, dans la langue d’origine, on se dit : je connais cette langue mais ce n’est pas la mienne. Pourtant on peut suivre le texte, entendre les mots. C’est ce que je voulais faire. Par exemple, la référence au royaume du prêtre Jean, dans La Rivière Rouge, est volontaire : j’ai eu envie de retravailler sur ce royaume imaginaire, qui a traversé tout le Moyen Âge, qu’on a successivement situé en Asie et en Afrique, ce royaume tellement extraordinaire qu’il a suscité des voyages et des légendes. C’est ça qui était fabuleux, les gens partaient quelque part avec des croyances étranges, et revenaient souvent avec des trucs plus incroyables encore. La frontière entre l’imaginaire et le réel n’était ni plus ni moins forte que la nôtre, mais en tout cas elle était située ailleurs. À cette époque, tous les récits sur ce qui se passait au loin créaient une espèce de perméabilité entre le rêve et le réel. On était toujours à cheval entre les deux. Un peu comme quand on est enfant, cette délimitation poreuse entre le jour et la nuit, entre les bêtes qu’on découvre dans les livres et celles dont on rêve la nuit. D’où l’importance des atlas qui étaient là pour fixer les rêves à un moment donné. C’est cela qui m’a intéressé, cette matière si extraordinaire pour un écrivain et un illustrateur. Vous n’hésitez pas à vous couler dans ce qui existe déjà avec la volonté de restituer cette tradition du récit et de l’illustration de voyage, comme pour mieux nourrir l’imaginaire des enfants… Aujourd’hui, avec le virtuel, la télévision, les jeux vidéo, les gamins ont un imaginaire qui n’est pas stabilisé. Quelque chose dérape souvent, pas simplement par manque de référence mais parce que leur imaginaire est coupé d’une dimension concrète, qu’il faut faire l’effort de s’approprier : c’est le rôle de la lecture. Quand on parle de transmission, la lecture n’est pas un support facile. Cela me fait penser à nos grands-pères qui grattaient la terre. C’est un support résistant, âpre, qu’il faut piocher, pas sympathique a priori mais qui à force de travail - parce que la lecture est aussi un travail et pas simplement un plaisir - donne des fruits mais souvent plus tard. Les enfants sont capables de lire des choses qui sont difficiles, qu’ils ne comprennent pas immédiatement. Si on prive les enfants de cet effort-là, en leur donnant seulement des choses faciles, très « sucrées », on les coupe de ce matériau qui, lui, travaille sur la longue distance. C’est pour ça que je n’ai pas voulu pour ce projet faire des livres « gadget », mais des textes qui s’affirment vraiment comme des textes, des illustrations qui s’affirment aussi comme des illustrations sans recherche particulière de style. Je n’innove pas en illustration, ça ne m’intéresse pas. Je veux faire des images qui soient comme la lecture, à longue détente. Vous réussissez à traiter de problématiques qu’on aborde rarement avec les enfants. Derrière le voyage et la cartographie, il y a aussi des enjeux de pouvoir : conquérir et maîtriser de nouveaux territoires, affirmer son hégémonie commerciale, religieuse ou culturelle… Le fait de voyager entraîne beaucoup
de choses, sur lesquelles on ne peut plus porter un regard naïf.
J’essaye d’apporter un point de vue plus contemporain par
rapport à tous ces questionnements. Quant à la cartographie, c’est vrai que si on dresse la carte d’un pays, on possède des points d’appui pour le diriger ou pour lui faire la guerre. Pour faire la guerre, il faut des cartes, il faut savoir où sont les villes, les fleuves, les points de passage. Le simple fait de dessiner une carte peut aussi changer un pays. Par exemple, le réaménagement du territoire, c’est en commençant à le dessiner sur une carte qu’ensuite on en modifie la configuration sur le terrain. Il y a des notions presque philosophiques, qui passent dans votre ouvrage, souvent par le biais du symbole et de la métaphore, comme par exemple, la très belle image des « pierreux » qui lorsqu’on les force à aller trop vite, sont obligés de revenir sur leur pas pour récupérer leur âme restée en arrière. C’est toujours très empirique
chez moi. Je n’ai pas de réflexion vraiment philosophique,
ce n’est pas mon domaine . Une partie des textes de l’Atlas
sont des textes sur le temps et sur l’espace, sur les grandes notions
liées à la perception et à son histoire, sur le rapport
de l’homme avec son environnement immédiat. Le nomadisme
génère un autre rapport au temps : on peut attendre
quinze jours que les conditions soient favorables pour voyager. Le temps
n’existe pas de la même manière pour tout le monde. Vous travaillez le texte un peu comme les illustrations. Tout est très précis, très serti, c’est presque un travail d’orfèvre dans le choix du vocabulaire ou du trait et en même temps vous savez brosser des univers très larges, très évocateurs, à coups de grands lavis. J’avais réalisé
de nombreux carnets de dessins avec beaucoup de choses - des costumes,
des animaux - dans lesquels j’ai puisé pour écrire
les histoires. Chaque planche documentaire de l’atlas joue un double
rôle : celui d’être une histoire en « kit »
qu’on peut se raconter à partir des différents éléments
de façon autonome par rapport au texte (pour les plus petits en
particulier), et celui d’être un « attrape-lecteur »
qui donne envie aux enfants de faire l’effort d’aller lire
la légende, l’histoire. Aviez-vous mesuré la durée de cette entreprise avant de commencer ? Non, pas vraiment ; cela a pris une dizaine d'années depuis la conception du projet et le travail a réellement duré six ans. Comme il a bien fallu assurer le quotidien, j’ai illustré d’autres livres, au moins un par an, ce qui m’a ralenti dans mon travail sur cet atlas. Au départ il y a d’abord le temps consacré à la documentation et aux croquis préparatoires… La liste des livres que j’ai lus et annotés compte plus de six pages, sans compter ceux que j’ai seulement parcourus. J’ai emprunté plus de trois mille livres à la bibliothèque municipale et j’en ai acheté aussi beaucoup. Après, la vraie gageure n’était pas de faire éditer cet ouvrage (l’éditeur a bien suivi), mais que les trois volumes soient tous de la même qualité, variés, avec vingt-six histoires différentes. Ces livres, c’est une chance d’avoir pu les faire, donc je me suis fixé une exigence maximale. On n’a pas le droit de faire une histoire qui soit boiteuse à l’intérieur de cet ensemble. On peut en réussir certaines un peu moins bien, pour diverses raisons. On n’a pas toujours la bonne inspiration. Mais le livre et le projet finissent par vous porter. Pour quelles raisons avez-vous choisi le mot « Orbae », qui désigne l’ensemble des terres regroupées dans l’atlas ? D’abord, il y a le mot latin orbs, orbis qui désigne le cercle et renvoie à la forme ronde de la Terre. Mais j’ai aussi beaucoup pensé à certaines cartes anciennes, que l’on appelle les Orbis Terrarum (les cartes en OT) qui, à l’intérieur du O symbolisant le monde, inscrivent un T pour délimiter les trois seuls continents connus à cette époque (Asie, Afrique, Europe). J’ai voulu faire référence au fait que, bien que la Terre ait une géographie très précise, pour y habiter en tant qu’homme, on peut se suffire d’une carte qui est fabriquée comme les OT ; c’est opérant, un peu comme l’enfant qui dessine sa maison, la façade, la porte, le chemin et qui dit « c’est là que je vis » et c’est vraiment là, c’est sa réalité à lui. Pas besoin de détails techniques ou du satellite. Ce qui est génial dans l’histoire de la cartographie, c’est d’être arrivé à une carte aussi technique et précise, vue du ciel, alors qu’on est parti d’une carte balbutiante, tâtonnante, poétique, très rêvée. L’Atlas des Géographes d’Orbae comprend trois tomes, publiés par Casterman : Du pays des Amazones aux îles
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