Claudine GALEA
Septembre 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis plusieurs années, Claudine Galea multiplie les expériences d’écriture : théâtre, roman, installations et désormais textes illustrés. Très attentive aux mots, elle travaille sur leur rythme, leur sonorité, comme pour en trouver l’essence. Cette année, Livres au trésor a remarqué deux de ses livres, un roman et un livre d’images. Rencontre autour de son travail et de son arrivée récente en littérature pour la jeunesse.

Vous n’avez pas commencé par écrire pour la jeunesse, quel est donc votre parcours d’écrivain ?
J’ai commencé par écrire du théâtre. Petit à petit, je me suis dirigée vers l’écriture romanesque. Mais j’ai toujours effectué des travaux « parallèles », excentrés, voire excentriques. Depuis plusieurs années, je collabore avec des chorégraphes, qui sont aussi réalisateurs, n+n corsino (www.nncorsino.com). Ils créent de nouvelles images pour la danse. J’ai écrit plusieurs textes pour leurs installations, dont certains ont été publiés. C'est ainsi qu'une navigation chorégraphie 3D interactive , Seule avec le loup, créée en juin dernier à Beaubourg se décline aussi en un livre, Morphoses, illustré par Goele Dewanckel. Il n'y aurait pas eu Morphoses si je n'avais pas réalisé un premier album, pour enfants celui-là, avec Goele Dewanckel. Chaque travail nourrit l'autre.

Comment s’est effectué le passage à la littérature jeunesse ?
Au départ, je ne me posais pas la question d’écrire pour la jeunesse. Mon premier album publié est tiré d’un texte de théâtre que j’ai écrit pour deux comédiennes, Marie Mainardis et Catherine Salvini. J'ai pensé que je pouvais isoler des scènes et les déployer autrement. Cécile Emeraud au Rouergue m'a conseillé de penser à partir de la double page. Au fond, j'ai mis le texte dans une autre mise en scène. Un album est une sorte de théâtre.
C’est devenu MêmePasPeur, illustré par Marjorie Pouchet. J’ai toujours eu envie de travailler avec les images. Si j’avais su dessiner, je serais passée à l’illustration plus tôt, dans l’univers de la bande dessinée contemporaine. À partir du moment où il y a des images, il n’y a plus de lecture linéaire, on évolue dans un autre type de narration, plus complexe, plus libre aussi, plus troublant. C'est ce que j'aime dans ce qu'on appelle la nouvelle bd ou le roman graphique. En fait, c’est moins le lieu de la narration qui change que la manière dont les gens vont lire.
Le fait d’être éditée au Rouergue a joué un rôle important dans ma possibilité d’écrire pour la jeunesse et je leur dois ma rencontre avec Goele Dewanckel. Nous nous sommes tout de suite extrêmement bien entendues, c’était un peu magique. Nous avons conçu le principe de Sans toi (séparer le texte et les images) ensemble en une demi-heure. J’avais écrit le texte, un texte constitué de phrases courtes, mais lorsqu’elle m’a envoyé les illustrations, j’ai modifié certaines phrases. Travailler à deux me permet de proposer des phrases plates, littérales tandis que l’image ouvre à d’autres sens possibles. Et inversement. L'image peut concrétiser, matérialiser une phrase d'ordre plus abstrait, poétique.

Comment abordez-vous votre travail d’écriture pour un livre destiné aux enfants ?
Pour moi, écrire pour les enfants consiste à m’attacher aux mots (ce qui est très vrai pour Sans toi), à prendre le mot comme lieu de récit. Lorsqu’il y a peu de mots, on ne passe pas dessus, on n’esquive rien. Tous les sens du mot apparaissent : les ambiguïtés, les ambivalences, les contradictions, les écarts. Les mots ouvrent des fenêtres, d'autres images apparaissent, et d'autres mots. Ce qu'on perçoit moins lorsqu'on s'abandonne à un flux de langage. Quand il y a beaucoup de mots, on peut glisser dessus, être emporté. Non pas qu’il faille écrire « court » pour les enfants, même si les contraintes d’un album rendent cela presque obligatoire. Mais l’économie de la langue met davantage en relief la richesse polysémique du langage. Avec Sans toi, je voulais que le lecteur puisse suspendre sa lecture et rêver en voyageant dans les mots et dans les images. Ludovic Debeurme dit qu'on est peintre parce qu'on manque de mots. Mais je dirai qu'on écrit aussi parce qu'on manque de mots. Les mots manquent toujours, mais ce manque est aussi une ouverture, il laisse entrer et sortir d'autres mots, se fabriquer d'autres images. Je ne pense pas que ce soit un hasard si j'écris des albums ou Morphoses, c'est parce que je pars toujours d'images quand j'écris. C'est vrai aussi des romans et du théâtre. Images, sensations, mots. Voilà la trilogie et comment elle s'ordonne.

Vous réduisez donc votre texte à l’essentiel au fur et à mesure du travail d’écriture ?
J’enlève beaucoup de ce que j’écris et ce travail m’amène à un rapport différent au langage. Les mots peuvent servir à ne pas tout dire. En écrivant pour les enfants, je m’autorise à aller vers ma propre enfance, non pas l’histoire de mon enfance, mais vers cet âge où on ressent les choses sans vraiment les connaître. On les exprime du coup assez simplement, directement, on ne cherche pas à commenter, même si elles sont complexes. Avec Sans toi, les enfants ont une lecture instinctive et naturelle : ils regardent les images, ensuite ils lisent les phrases et reviennent en arrière pour comparer les deux. Évidemment il y a plus de phrases que d’images et évidemment ce ne sont pas des légendes.

Vous semblez destiner Sans toi à des jeunes lecteurs alors que beaucoup de lecteurs adultes le considèrent comme un album pour les adolescents.
C’est intéressant et après tout, pourquoi pas ? Je déteste les catégories, les genres. Ils sont absurdes et restrictifs du point de vue de l'art, mais pas du point de vue de la société de consommation ! J’aimerais que l’édition publie tout de manière égale. Mais aujourd’hui, le marketing est pensé de telle manière que ce n’est pas possible. On saucissonne la pensée et la création et on conditionne le lectorat en l'emprisonnant.

Entre les vagues est un roman publié dans une collection destinée aux adolescents.
J’avais envie d’écrire une histoire de garçons sans action, une histoire intérieure, à contre-courant de ce qui se fait en général quand on met en scène des personnages masculins adolescents. Quand j’écrivais, je n’ai cessé de réduire ce texte. Je n’ai pas cherché à faire court, mais j’avais besoin d’être dans une ellipse permanente. C’est un livre sur la sensation, l'émergence de quelque chose, la découverte de l'autre, et de ce que l'autre représente par rapport à soi. Pour moi, c’est évidemment une histoire d’amour. La première histoire d’amour qu’on vit, même si on l'appelle amitié, le premier vrai échange, c’est souvent avec une personne du même sexe. C’est pour cela que l’âge de mes personnages est avant la puberté, avant le sexe. J’ai écrit à l’endroit où tout est possible. Si ces adolescents avaient eu quinze ans, j’aurais écrit une histoire sexuelle, donc homosexuelle. J’ai écrit sur l’autre, sur la différence, pas sur le même. Étrangement, j’ai découvert que ce roman est souvent conseillé à des adolescents de quinze ans alors que je l’ai pensé pour des lecteurs plus jeunes. Mais là encore, pourquoi pas ? Personne n'a quinze ans de la même façon. Et on lit des histoires d'amour toute sa vie, l'amour c'est la grande affaire de la vie !

 

 

Claudine Galéa a écrit :
Entre les vagues - Le Rouergue (coll. DoAdo), 2006
Sans toi - Le Rouergue (coll. Varia), 2005
MêmePasPeur – Le Rouergue, 2005

Elle a également écrit pour les adultes :
Morphoses – Le Rouergue, 2006
Philippe Dorin : entretien avec Claudine Galea - Centre national des écritures du spectacle-La Chartreuse (coll. Itinéraire d'auteur), 2006
Le Bel échange - Le Rouergue (coll. La brune), 2005
Les idiots - Espaces 34 (coll. Espace théâtre), 2004
Je reviens de loin - Espaces 34 (coll. Espace théâtre), 2003
Jusqu'aux os - Le Rouergue (coll. La brune), 2003

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