Jean-François Chabas
Septembre 1999

Un monde multiple au bout de la plume
D’un livre à l’autre, Jean-François Chabas entraîne son lecteur dans un univers à chaque fois différent. Indiens sioux du Dakota, années noires de la Prohibition au Montana, Nouvelle-Calédonie, Australie, les bords du Beuvron, chacune de ses aventures fait découvrir une culture différente, une façon de vivre particulière.

Certains auteurs écrivent toujours dans la même direction, reviennent souvent sur les mêmes thèmes. Vous, au contraire, semblez ne surtout pas vouloir retrouver le même univers d’un livre à l’autre. Est-ce que c’est seulement une question d’imagination ?

Plutôt de courage, disons. Si un livre a du succès, comme en a eu Les Secrets de Faith Green, on pourrait avoir tendance à refaire le même livre, parce que c’est rassurant de voir que ça marche. Mais pour moi, c’est une question de principe : peut-être parce que je gagne ma vie uniquement avec mes livres, mais j’aime l’idée de me remettre en question tout le temps, de ne pas rester sur des acquis.

Mais vous pourriez avoir envie de creuser un univers particulier…

Certains écrivains tournent en rond, avec plus ou moins d’authenticité et de sincérité. Il y a en a qui, comme San Antonio, ont trouvé un filon qu’ils exploitent au maximum. D’autres sont habités par un univers obsessionnel et ne peuvent écrire sur rien d’autre. Seul l’auteur peut savoir pourquoi il écrit toujours la même chose, s’il est habité par un univers ou s’il a tout simplement peur d’en sortir.

J’abhorre littéralement le principe de la série ; c’est une question de respect des enfants. Je suis toujours surpris par leur maturité, leur intérêt pour une littérature de qualité. À propos des Secrets de Faith Green, je croyais que les enfants ne s’intéresseraient qu’à l’intrigue policière et ils m’ont surtout parlé des rapports familiaux dans l’histoire. Ce livre a été un révélateur pour moi, il m’a appris beaucoup de choses sur les enfants.

Où puisez-vous les sujets de vos livres ?

Ce sont souvent des rencontres. Pour Une moitié de Wasicun, je me suis aperçu, moi qui aime beaucoup la nature, que j’avais la même idée du rapport à la nature que les Indiens, c’est-à-dire la respecter sans agir en intrus. À l’époque où j’étais portier, je travaillais avec un Canaque qui m’a donné envie d’écrire Vieille gueule, de papaye. Nisrine et Lucifer se passe dans le village de ma grand-mère, où j’ai passé une partie de mon enfance à pêcher. Faith Green existe vraiment, mais elle est différente de celle du livre : quarante ans, infirmière, irlandaise, elle boit et fait la fête. J’ai voulu écrire un livre autour d’elle et sur la nature. À Chamonix, où j’ai habité, il y a un bar australien, tenu par une Australienne avec qui je m’entendais bien. Les Australiens sont vraiment différents de nous, complètement extravertis. J’ai voulu écrire sur le slang australien, un argot particulier aux Australiens. Cela a donné Des crocodiles au paradis : j’ai mis plein de gros mots, non traduits, que personne ne comprendra… sauf les Australiens !

Dans vos romans, il y a toujours la rencontre avec l’autre, différent. C’est un hasard ?

Je ne me pose même pas la question quand j’écris. J’écris à l’aveugle et je ne saurais donc pas expliquer mes livres. Ils sont très proches de moi, de mes préoccupations. Je ne crée pas des univers, ils sont mon univers. J’ai vécu dans des milieux sociaux extrêmement différents, des univers ethniques différents.

Pourrait-il ne pas y avoir d’enfant héros dans vos romans ?

Je crois que les enfants s’identifient mieux à un héros enfant. Quand j’écris, j’essaie de me mettre à leur place. Si le héros a quatorze ans, j’essaie d’avoir quatorze ans en écrivant, vraiment, même si le procédé narratif est un peu faussé. En fait, je ne fais pas vraiment pas la différence entre les enfants et les adultes.

Dans vos romans, les filles et les garçons tiennent des rôles tout aussi importants.

J’aime les filles qui ont du caractère et certainement pas une représentation féminine caricaturale. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir un regard féminin. Dans Les Secrets de Faith Green, la petite fille a un comportement très féminin. À voir les filles ou les adolescentes autour de moi, je ne crois pas que le comportement des filles dans mes livres soit très éloigné de la réalité. Elles ne passent pas leur journée à coiffer leur poupée Barbie.

Vous documentez-vous beaucoup pour écrire ?

Énormément. Je suis obligé. Par exemple, j’ai lu une cinquantaine de livres sur les Indiens des plaines, un dictionnaire en langue sioux avant d’écrire Une moitié de wasicun. Mais il y a aussi la connaissance pratique, pour le vocabulaire par exemple, ou les rencontres.

Vos romans fléchissent rarement avant la fin. Les personnages, quels qu’ils soient, ont une grande présence.

Cela peut sembler une réponse loufoque, mais c’est encore une question de courage. Au fur et mesure qu’on écrit un livre, on se fatigue, on voudrait en finir. Il faut pourtant tenir jusqu’au bout, de ne pas baisser en intensité ni de se laisser aller. Je travaille comme un malade jusqu’à ce soit fini, sans me poser de questions. Il peut suffire de rater deux ou trois pages par fatigue, et le livre est fichu. Mais j’aimerais un regard extérieur pour me critiquer, me conseiller, me corriger quand j’écris. J’écris depuis six ans et je suis complètement incapable de juger la qualité de mon travail.

Tous vos livres sont écrits à la première personne, sauf Des Crocodiles au paradis, dans lequel il y a multiplicité de points de vue

C’est un livre un peu expérimental. Dans les romans d’Ed McBain, par exemple, chaque chapitre est un point de vue radicalement différent. J’aime bien ce principe ; alterner les points de vue donne beaucoup de dynamisme à une histoire. Comment rendre un crocodile, qui est pourtant la pire des bêtes, sympathique ou du moins compréhensible ? En se mettant à sa place.

Pourquoi changez-vous complètement de registre lorsque vous écrivez pour les sept/huit ans ?

Quand j’écris pour les plus grands, je m’applique énormément, comme si j’écrivais pour les adultes, avec certaines tournures en moins et le procédé narratif un peu plus linéaire. Pour les petits, j’écris comme je parle tous les jours, sans aucun filtre, les gros mots en moins. Stevenson disait : « J’écris les livres que j’aurais aimé lire quand j’étais petit ». D’une certaine manière, j’écris des livres que j’aurais aimé lire quand j’avais l’âge de mes lecteurs.

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