Virginie Lou
Septembre 1990

Virginie Lou, vous avez écrit Je ne suis pas un singe en 1989 aux éditions Syros, dans la collection Souris Noire Plus, et Les Saisons dangereuses en 1990 dans la collection Souris Rose. Ce sont des livres forts, qui abordent des thèmes qu’on a peu l’habitude de voir dans la littérature de jeunesse.

Notre première question sera : Pourquoi écrivez-vous pour les enfants ?

Je ne suis pas un écrivain pour enfants. Simplement j’écris. J’écris depuis très longtemps pour les adultes, et il s’est trouvé que lorsque j’étais professeur, une gamine s’est fait tirer la culotte. Cela m’a violemment secouée et je me suis mise à écrire sans aucune intention. Est-ce que j’y joue des choses de l’enfance ? Oui bien sûr, je remets en scène de façon extrêmement violente des émotions que j’ai pu éprouver moi-même adolescente ; elles sont là, à peine détachées de moi. Et ça me fait plaisir de m’adresser aux enfants, de leur dire : « Je l’ai vécu, je sais que vous l’avez vécu ». Ils pourront mettre des mots sur des émotions que tout le monde refuse de leur accorder. C’est ça le triste privilège de l’enfance : on refuse de vous accorder des émotions. L’enfant n’est pas séparé de nous, il est comme nous. Simplement quand on est adulte, on a empilé tous les âges en soi. Je me suis mis à écrire ce livre Je ne suis pas un singe qui était porteur d’émotions de gosse, que je revivais au premier degré. Il s’est trouvé que c’est un livre pour enfants mais c’est complètement par hasard.

Et pour Les Saisons dangereuses ?

C’est pareil. À un moment m’est revenu le souvenir de cet amour complètement fou que j’avais éprouvé pour quelqu’un de beaucoup plus âgé que moi, et en même temps, le souvenir, quand j’étais encore plus jeune, de l’amour fou qu’avait éprouvé ma copine, dont j’étais folle amoureuse, pour un homme de vingt ans de plus qu’elle. J’ai écrit Les Saisons dangereuses dans une sorte de pulsion incontrôlée, portée par tous ces souvenirs empilés, par ce souvenir de la douleur que j’ai éprouvée quand mon amie est partie avec cet homme.

C’est vous qui avez choisi de publier vos textes chez Syros ?

Oui, j’aime bien la provocation. Il y a un éditeur pour enfants, à mes yeux, qui fait un travail sensationnel, c’est Joseph Périgot, qui a inventé la «Souris Noire» et la Souris Rose. Je ne connais pas d’éditeur qui soit aussi culotté, qui ose aller aussi loin dans la provocation, dans la différence de ton, dans l’insolence. Cela m’énerve qu’on fasse croire qu’on ne peut pas tout dire aux enfants. L’école est un lieu où on ne parle, ni du corps, ni du sexe, ni des sentiments, ni de l’amour, ni de rien. On est des êtres purement cérébraux, fixés sur nos sièges ; le sport, même, est cantonné à quelques heures par semaine.

Dans Les Saisons dangereuses, vous abordez donc un sujet peu courant dans les livres pour la jeunesse : une petite fille de douze ans est amoureuse d’un homme de trente ans…

Et elle sait très bien qu’elle peut jouer à armes égales, mais que ses armes ne sont pas les mêmes. On pense souvent que les petits sont victimes dans les histoires entre grands et petits. Non, Marjolaine manipule Frédéric de bout en bout, elle agit en toute lucidité. De lettre en lettre, elle va toujours un peu plus loin et elle se rend compte qu’il lui emboîte le pas. Il lui emboîte le pas parce qu’il la prend pour une petite fille et il ne s’est pas rendu compte qu’elle était grande. C’est ça être amoureuse d’un homme mûr, c’est dire : « Regarde-moi je suis une femme, j’ai grandi ; tu me prends pour une petite fille, mais je suis une femme ». Comme n’importe quelle personne qui cherche à séduire, il y a une part de conscient, et une part d’instinct puissant. Dolto dit que les enfants sont télépathes ; quand on est adulte, on oublie qu’on a été télépathe ; mais ils souffrent parce qu’ils ressentent toutes les violences du monde adulte qui sont terribles. Alors on préfère effacer, oublier.

Frédéric, cet homme de trente ans, dit l’aimer, puis il fuit : est-ce que c’est de la lâcheté ?

Est-ce que Frédéric avait le choix ? Il est coincé. Il se laisse embobiner, il n’est pas clair. Elle, Marjolaine a une idée et elle y tient. Lui il est perdu, abandonné par sa copine, il ne sait plus où il en est. Et c’est dans de tels moments de crise, où on est un peu fragile que des événements comme ça arrivent. Il sort d’une histoire moche comme le sont souvent les histoires d’adultes. Et cette gosse est là, toute entière, elle l’aime. C’est radieux, il y a une espèce de sensation de paradis.

Dans Je ne suis pas un singe, le silence est une arme terrible que l’on ressent dès la première page, face aux parents, aux professeurs, aux autres. C’est quelque chose de voulu ?

C’est une expérience vécue. J’étais en échec scolaire, j’étais mal à l’école. J’étais tellement mal que j’ai décidé de me taire et je me souviens de la réaction d’une extrême violence de mon entourage. Les professeurs, les copines, etc., et pour moi, ça été le moment où j’ai entrevu que je possédais une arme terrible, parce que le silence c’est quelque chose qu’on apprend dans les familles. Dans les familles, on se tait. J’ai entrevu que je pouvais me servir du silence. Cette arme qu’on utilisait contre nous enfants, et bien nous, les enfants, on pouvait s’en emparer et retourner l’arme contre nos agresseurs. Je n’ai pas tenu cinq jours à l’école, du lundi au samedi et j’ai arrêté avec soulagement parce que j’ai senti que ça pouvait être terrible. (…) J’ai vécu avec beaucoup de violence l’école, j’ai le sentiment d’avoir beaucoup souffert quand j’étais petite dans le silence.

Dans ce livre Je ne suis pas un singe se pose la question de la vengeance. Joëlle n’est pas un singe, « il n’y a que les gorilles qui se vengent ».

C’était très important pour moi qu’on affronte de plein fouet la contradiction, parce que c’est une contradiction qui habite cette petite fille et qui habite toutes les femmes : qu’est-ce qu’on fait quand on a été violée, ou quand son gosse a été tué. Quand on me vole ma voiture, mon ordinateur, ma maison, ce n’est pas insurmontable. Quand on me viole, c’est insurmontable. Qu’est-ce que je fais, comment je me venge, qui répare mon corps ? La vengeance pour la victime, c’est une réparation ; si mon agresseur est puni, mon corps est réparé, d’une certaine façon. Mais ma plaie reste béante, comment je me répare, quelle est la justice ? C’est cette contradiction que je voulais aborder dans ce livre. (…) J’écris beaucoup dans le creusement des mots. Le moment où la vie me semble la plus aigüe, c’est moins le moment où je vis dans la douleur, où là, je suis complètement submergée, que le moment où la formule frappante éclaire ma vie d’une lumière tout à fait insoutenable. C’est donc cet espèce de voyage souterrain en nous des mots qui ne s’entend pas et puis brusquement ça fait comme une bulle dans la vase, ça remonte à la surface et ça explose, on sent l’odeur. Et à ce moment tout est contaminé, tout est vu d’une autre façon.

Dans vos deux livres, vous abordez le problème de la mémoire. Les Saisons dangereuses se terminent par : « Je t’oublie de tout mon cœur ». Je ne t’oublierai jamais mais en même temps, il faut que je passe à autre chose.

Dans Je ne suis pas un singe, c’est encore plus violent : c’est impardonnable, mais je ne pourrai jamais me venger. On imagine toujours que les enfants vivent dans l’instant, dans l’urgence et là, toutes les deux rejoignent déjà le monde des adultes.

Je ne me suis jamais sentie dans l’instant. Je suis quelqu’un de la mémoire, de profondément enraciné dans la terre. Je ne me suis jamais sentie fluide ou légère à la surface du monde mais toujours alourdie par la douleur. Ce sont deux expériences qui ne peuvent pas s’oublier, parce que c’est avec ça qu’on devient grand.

C’est avec ça que j’ai écrit, parce que je n’ai jamais oublié. Il suffit d’un rien, d’une étincelle et crac, ça me revient ; et je ne peux pas m’empêcher d’écrire ça parce que c’est là, complètement à fleur de peau. J’ai l’impression d’être un mille-feuilles, il suffit de crever la surface et en dessous, il y a de la crème, et d’autres feuilles ; je suis sans arrêt empilée. Je n’ai pas le sentiment que ça ait beaucoup changé depuis mon enfance. Je viens d’un milieu à la fois intellectuel et paysan. La paysannerie a comme différence avec la bourgeoisie de ne rien posséder si ce n’est sa mémoire. Je viens d’Occitanie et c’est une mémoire qui a été brûlée, massacrée. On nous a tout brûlé, les villes, les femmes, les gosses, la langue, les manuscrits, tout et pourtant ça reste. Des siècles après, c’est encore là, et je suis là dans cette tradition.

Que lisiez-vous, quand vous étiez enfant ?

J’écumais les bibliothèques mais il n’y avait pas de bibliothèques pour enfants à l’époque. Il y a eu un moment de basculement. Quand j’étais petite, il y avait les albums du Père Castor, et le grand dictionnaire Larousse, celui qu’on ouvre en grand avec le mot «Panorama» qui occupe les deux pages.

Je me souviens à l’école primaire d’une maîtresse qui m’a dit «Tu es trop petite pour lire ça», mais elle me l’a quand même laissé dans les mains, ce qui était extraordinaire : c’était Jean-Christophe, de Romain Rolland. J’étais en CM1, et là il y a quelque chose qui a basculé. Elle me l’avait donné dans une petite édition adaptée aux enfants, plutôt un recueil de textes. Ça m’a tellement plu que je suis allée chercher le texte intégral dans la bibliothèque de mes parents. J’ai tout lu, avec frénésie, je lisais tout., c’était mon territoire de liberté. C’était un peu désespéré, j’aurais pu faire des maths, parce que les maths c’est un territoire heureux, tout est logique, on peut résoudre les contradictions. Mais j’étais trop dans la douleur pour être dans les maths, je n’étais pas encore assez dans la distance.

Que pensez-vous de la littérature jeunesse aujourd’hui ?

Il n’y a pas de frontières, il n’y a pas de littérature pour enfants. Il y a eu la bibliothèque de mes parents, parce que j’avais la chance d’avoir des parents qui ouvraient leur bibliothèque. Ils m’ont laissée lire tout ce que je voulais lire, sans jamais rien me dire. Ça n’existe pas la littérature jeunesse. Aujourd’hui, il y a des choses que j’aime bien, qui me font chaud au cœur, des textes de Périgot, de Pennac, des gens qui me semblent mettre le doigt là où ça fait mal et le dire. Le reste me tombe des mains.

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