Guillaume Dégé
Septembre 2005

Enquête sur le cas Dégé : déchiffrer des lettres
Vous avez peut-être vu ses illustrations en feuilletant Le Monde auquel il a longtemps collaboré, et vous aurez alors remarqué son ironie féroce, son coup de crayon incisif, son goût certain pour le décalage, le détournement ou la dérision, et sa filiation manifeste avec Roland Topor. Dans ses images, aucune facilité mais plutôt un regard caustique sur l’homme – ou la femme – qui en est toujours le centre, même si celui-ci peut se métamorphoser, perdre la tête pour prendre celle d’un animal ou glisser vers l’état d’objet.

Les abécédaires sont caractéristiques du livre pour enfants, ils en ont traversé l’histoire et sont aujourd’hui pléthore. Avant de réaliser le vôtre, en aviez-vous regardé d’autres, aviez-vous en tête des ouvrages particuliers ?

J’ai effectivement regardé beaucoup d’abécédaires… mais surtout après la création d’ABC Dégé. Réaliser ce type d’ouvrages représente un exercice de style dont la contrainte me plaît. C’était amusant de faire des lettres anthropomorphes. Mes personnages semblent acrobatiques mais ils ne sont pas des acrobates. Ils en ont la sveltesse, mais pas la souplesse.
Au seizième siècle, Geoffroy Tory a réalisé un livre sur la lettre, Champ Fleury, alors que l’humanisme de la Renaissance avançait l’idée que la proportion des lettres était fonction de la proportion du corps. J’ai voulu montrer avec mes faux acrobates que la proportion du corps n’est pas du tout adaptée à la chose écrite ni à la lettre. Quant aux photos d’Anémone de Blicquy représentant des gens de lettres (des écrivains, des éditeurs, des journalistes !) dont les contorsions extrêmes composent des lettres, elles montrent la mise en abyme de la lettre. Cet abécédaire invite à des lectures différentes, les lettres bougent. Une dame m’a dit que sa petite fille avait voulu découper les lettres pour en faire des mots, cela montre que la chose n’est pas figée.

Comment est né le projet de ce livre ?

A l’origine ABC Dégé était uniquement un ouvrage de gravure réalisé pour la maison d’édition Sémiose et tiré à vingt-six exemplaires. J’ai voulu faire évoluer ce projet et j’en ai parlé à Coline Faure-Poirée, éditrice de Giboulées. Je lui ai expliqué que nous avions également des photos, que je voulais lier les deux abécédaires, en y ajoutant un troisième, plus classique, dans lequel il y aurait des rébus dont on ne donnerait pas les solutions. Nous avons confié le projet au graphiste de Gallimard-Giboulées, Néjib Belhadjkacem, en lui disant de se débrouiller et de l’organiser pour que cela constitue un objet intéressant, c’est à dire en trouvant un lien entre ces trois formes.

Quel est votre parcours ? Avez-vous fait les Beaux-Arts ?

Non, je ne voulais pas être formaté. J’ai fait langues « O » et aussi six mois de droit à la faculté d’Assas. Je suis parti en Chine à l’université de Shanghai. Je n’ai aucune formation artistique. L’illustration, c’est un coup de chance, même si je dessine depuis que je suis tout petit. En 1993, un an après la mort de mon père, j’ai fait un livre, Un artiste à monter chez soi. Je l’ai présenté au journal Le Monde, qui m’a proposé de faire de l’illustration.

Avant de vous rencontrer, nous imaginions que vous aviez la même allure que vos personnages, grands, minces, chauves (ce n’est pas votre cas), droits et rigides. Cette rigidité leur fait prendre la tangente et devenir table, chaise, etc. Ils font très gens de « la haute ».

Vous m’imaginiez en Néo-prussien, en quelque sorte ! Je suis sujet à des torticolis, donc toujours un peu droit. Oui, mes personnages ont des allures de la haute et ils sont pétomanes, comme ce personnage de baron, dans Les Clowns lyriques de Romain Gary, mais cela ne se voit pas dans les livres pour enfants. En fait, je ne sais pas ce que signifie un livre « pour » enfants. Les enfants peuvent être mis en présence de choses de leur quotidien mais aussi de ce qui peut les emmener ailleurs. Ils sont des machines à rêver plus efficaces que les adultes et notre rôle est de les y aider un tout petit peu. Un jour, un garçon m’a demandé de lui faire un dessin, exercice un peu ennuyeux pour moi ; j’ai fait un rhinocéros avec une queue de dragon et l’enfant a ajouté au dessin un garçon en train de monter sur la queue comme si elle était un escalier. On donne de toutes petites pistes aux enfants et ils tracent de longs chemins.

Entretiens

Auteurs et illustrateurs

Géraldine Alibeu - 2004
Jukuta Alikavazovic - 2005
Catherine Anne - 2002
Isabelle Bonhomme - 1990
Shaïne Cassim - 2001
Jean-François Chabas - 1999
Rémi Courgeon - 2004
Katy Couprie - 1992
Kitty Crowther - 1996
Valérie Dayre - 1993
Ludovic Debeurme - 2005
Marie Desplechin - 2001
Philippe Dorin - 1991
Cédric Érard - 2003
Eglal Errera - 2004
Natali Fortier - 2005
Alain Gaussel - 1995
Stéphane Girel - 1997
Aurélie Grandin - 2004
Georg Hallensleben - 1999
Tormod Haugen - 2003
Anne Herbauts - 2000
Michel Honaker - 1992
Miles Hyman - 1993
Benoît Jacques - 2001
Virginie Lou - 1990
Christophe Merlin - 2001
Hubert Mingarelli - 1994
Bart Moeyaert - 2005
Charlotte Mollet - 1994
Michael Morpurgo - 1995
Moni Nilsson-Brännström - 2004
Emre Orhun - 2002
François Place - 2001
Rascal - 1994
Hélène Riff - 2005
Rémi Saillard - 1995
Rafik Schami - 1999
Carine Tardieu - 2003
Sophie Tasma - 1996
Annika Thor - 2000
Anaïs Vaugelade - 1998
Mireille Vautier - 1991

Autres interviews

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Jean-Pierre Morel