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| Jakuta Alikavazovic Septembre 2005 Figuration libre en coulisses Vos deux premiers romans ont surpris autant par leur sujet que par l’originalité de leur écriture. Comment ont-ils vu le jour ? En fait, j’ai toujours « scribouillé ». Mon premier texte date de l’école primaire : c’était une robinsonnade animalière, avec des chiens. Au lycée, j’écrivais des petites nouvelles pour des amis ; j’ai donc un stock de personnages que l’on retrouve dans mes romans, qui existent pour moi depuis de nombreuses années. Généralement, je commence par écrire ce qui ne sera finalement pas du tout le début, mais plutôt la fin ou le milieu du livre. Je construis l’histoire autour de deux ou trois situations, des scènes clés qui le restent ou pas, qui me permettent de mieux cerner les personnages et leur personnalité, en un cheminement qui leur est propre. J’écris de façon impulsive. Le gros du travail se fait dans une espèce de transe, de six heures du matin jusqu’à épuisement. Pendant que je préparais l’agrégation, je m’ennuyais ferme, sans compter le stress ! C’est là que j’ai commencé à écrire ce qui est devenu Holmes et moi. À quel lecteur pensez-vous lorsque vous écrivez ? Mes deux premiers livres ont été écrits en pensant aux ados. J’ai essayé de retrouver ce que je ressentais à leur âge. Je me suis toujours demandé comment pensait un garçon et finalement je me suis dit qu’il ne devait pas penser si différemment d’une fille. J’ai voulu me mettre dans la peau d’un adolescent pour voir si c’était crédible. Hypothèse de travail : d’instinct, tout le monde pense pareil. Ceux qui lisent mes textes sont souvent étonnés de découvrir que je suis une fille. Je voulais aussi aller au-delà des clichés propres à certaines littératures dites féminines ou masculines. Un certain courant de littérature commerciale s’attache à promouvoir ce qui se fait de pire en terme de division des genres. J’ai aussi envie de mettre en scène des personnage féminins énigmatiques qui puissent intéresser les lectrices, leur montrer des situations qui sortent des clichés aliénants. J’y tiens. Je pense que les filles sont futées et que l’on ne rend pas assez hommage à leur intelligence. Vous semblez apprécier les références littéraires ou personnelles, assez nombreuses dans vos romans. Cela vient en cours d’écriture. Les clins d’œil personnels tiennent au fait que je m’inspire beaucoup de faits qui me sont arrivés et que je détourne pour servir l’intrigue. Pour les références littéraires ou cinématographiques, c’est en partie parce qu’enfant je lisais en m’impliquant dans les livres. Je les connaissais par cœur et quand plus tard, au cours de mes études, je retrouvais une référence à mes lectures qui s’éclairait soudain, j’avais un plaisir fou. J’aimerais que ça arrive à mes lecteurs. Il y a des références parfois très pointues, mais même si on ne les comprend pas, elles apportent une espèce de magie au verbe. Un réseau de lectures personnelles se crée. On a l’impression d’habiter le monde de la littérature. Il ne faut pas sous-estimer la capacité de lecture des jeunes. Une lecture active c’est aussi une lecture où l’on recherche des indices, où on essaie de rattraper le texte, l’histoire par ses micro éléments. Mes livres sont aussi truffés de références à l’art contemporain, mais comme il s’agit plutôt de concepts, ils sont plus difficiles à repérer. Vos livres mettent souvent en scène des personnages de milieux plutôt aisés, mais vivant des épreuves assez dures qui étonnent souvent les lecteurs adultes. C’est un univers qui vous est proche ? Une littérature pour adolescents qui serait une tentative d’acculturation et de cours d’éducation civique n’a pas d’intérêt. Pour cela il y a déjà le lycée ou le collège. Si on ne leur propose pas autre chose, c’est un peu la mort de l’âme. Le normatif exclut un maximum de gens, c’est pourquoi je m’intéresse à des personnalités « marginales » ou à des situations limites. Il ne faut pas trop protéger les jeunes des questions inévitables comme celle de la mort. Pourquoi les aborderait-on seulement à l’âge adulte ? C’est bien aussi de bousculer les lecteurs, jeunes ou vieux, pour qu’ils se reposent la question d’une morale pratique, comme par exemple lorsqu’Armand décide d’emprunter une voie plutôt illégale à la fin de Holmes et moi. Ce n’est pas pour autant une incitation à la délinquance, au contraire c’est un moyen de reposer la question de la responsabilité intime de chacun. Je viens d’un milieu modeste, ce n’est pas mon univers familier que je décris. Mais j’ai fait ma scolarité dans un collège du dix-huitième arrondissement de Paris, puis dans un lycée élitiste et j’ai été complètement fascinée par ce monde-là. Ce sont des lieux qui reviennent dans mes livres sans que j’y sois particulièrement attachée.
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Entretiens
Géraldine Alibeu - 2004
Nathalie Daladier (éditrice) |