Géraldine Alibeu
Septembre 2004
Conserver le premier trait
Ce qui frappe dans vos livres, c'est la simplicité du graphisme, bien sûr, mais surtout l'impression que vous créez des images au service d'une histoire et non pas pour elles-mêmes, que vous voulez avant tout raconter des histoires aux enfants.
C'est vrai, mais les histoires que je raconte passent d'abord par les images. Je privilégie leur enchaînement, ce qui se passe quand on tourne la page. J'aime que les images s'étalent sans être cernées par un joli cadre blanc, pour que le lecteur plonge vraiment dedans, qu'il soit pris dans leur imaginaire.
On lit plus lentement un livre sans texte, car on n'est jamais sûr d'avoir tout regardé ni d'avoir vu ce qui pourra peut-être servir par la suite. Dans La Course au renard, j'ai voulu la sobriété, en utilisant juste quatre couleurs. Je me suis concentrée sur le trait et l'expression des visages humains.
Il y a beaucoup d'expressivité dans ces visages…
On peut même dire qu'ils sont un peu déformés, pas très bien dessinés, mais ce qui m'importe c'est qu'ils expriment quelque chose même si objectivement, ils sont moches. L'histoire passe par leur expression. On peut deviner ce qu'ils pensent, s'ils sont inquiets, s'ils se posent des questions... Chacun a son caractère. Ils ne disent rien, alors on se demande ce qu'ils peuvent manigancer. Parfois on ne sait pas… J'ai simplifié les personnages : ce sont seulement des têtes et une espèce de corps emmitouflé, je ne me suis pas embêtée avec les jambes et les pieds. Je pourrais passer des heures à dessiner des visages.
Votre dessin est crayonné, très léger, toujours en mouvement, comme encore en train de se faire ; il laisse donc loisir au lecteur de le prolonger dans sa tête.
Je travaille au crayon à papier. Dans La Course au renard, c'est un tracé au crayon que j'ai scanné et travaillé à l'ordinateur. Mais le crayon est mis en valeur puisque les couleurs sont seulement des aplats, la matière n'est pas du tout travaillée. J'essaie de plus en plus de conserver mon premier trait : j'écris mes histoires dans des carnets de croquis. Je fais ma maquette, qui tient sur une page, et à partir de là, le livre ne va presque plus changer.
Vous avez réalisé deux petits films d'animation, il y a deux ans. Est-ce que cette expérience vous a permis d'aborder différemment la conception des livres ?
Oui, je ne travaille plus de la même façon. Je travaille les films au crayon de couleur, rapidement, et parfois j'ai envie de retrouver cette manière de faire pour illustrer mes livres. Mais je sais immédiatement si une histoire sera un film ou si elle sera un livre, car ce n'est pas du tout le même rapport au temps. Avec les histoires sans paroles, mes livres ont maintenant tendance à se rapprocher des films, car il n'y a pas trop d'ellipses ; cela me plait. Je suis un peu entre les deux en ce moment.
Géraldine Alibeu a aussi illustré
cette année : Le Petit Chaperon rouge a des soucis, texte d'Anne-Sophie
de Monsabert - Albin Michel (coll. Zéphyr), 2004
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