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| Michel Honaker Septembre 1992 Michel Honaker, trente-quatre ans, a publié jusqu’à aujourd’hui une trentaine de livres (la plupart aux éditions du Fleuve noir), parmi lesquels on a pu remarquer Le Fouilleur d’âmes, Le Semeur d’ombres, L’Oreille absolue. Il a récemment publié chez Rageot, deux romans pour la jeunesse : La Sorcière de midi (1991) et Le Prince d’ébène (1992). Ces romans nous ont donné envie de rencontrer leur auteur. Michel Honaker, quand avez-vous commencé à écrire ? Mon itinéraire d’écrivain remonte à très loin. C’est quelque chose qui m’est venu très tôt. Dès neuf ans, j’écrivais déjà des nouvelles qui sont restées inachevées, du policier, du western. Tous les genres m’ont toujours intéressé pourvu que je puisse y évoluer librement. Vers treize ans, j’ai fait une rencontre importante avec le cinéma fantastique. Je suis allé voir un film de Dracula qui a marqué pour moi la découverte de ce genre. J’ai été bercé dès l’enfance par les cinémas américain et anglais. D’ailleurs, je suis plus un visuel qu’un littéraire, j’ai une culture plutôt cinéphilique. Mes sources sont dans les vieux films dont on redécouvre aujourd’hui la simplicité émouvante et romantique. C’est surtout là que j’ai puisé. Quelle a été la genèse de La Sorcière de midi et du Prince d’ébène ? Pour La Sorcière de midi, ce fut quasiment un pari. Je me suis levé un jour en me disant que je voulais écrire quelque chose qui soit relaté non par un narrateur sérieux et omniscient mais par un gamin, tout simplement, dans un registre de conte fantastique. Ce genre a été complètement délaissé pendant des décennies en France. Je parle du conte fantastique dans sa saveur originale, tel qu’il se publiait au dix-neuvième siècle… J’avais envie de renouer avec ce genre là, de renouer avec la « féerie » mais à partir d’un concept beaucoup plus moderne. C’est venu de là et j’ai éprouvé un plaisir immense à écrire ce bouquin. J’ai enchaîné ensuite avec Le Prince d’ébène, un conte fantastique ancré dans le dix-neuvième siècle. Avec ce livre, je retrouve mes sources, mon terreau, mon terrain, mon territoire : les atmosphères baroques, les personnages très sombres, le gothisme, ce genre de littérature en bleu-gris que j’ai toujours affectionné. Il nous semble que votre œuvre a une parenté avec certains Anglo-saxons de littérature fantastique, plutôt qu’avec la littérature fantastique française… Je n’ai pas grand-chose à voir avec la littérature fantastique française, ni avec la littérature française tout court. Ce n’est pas une littérature que je porte dans mon cœur, à part quelques cas bien précis. Ce n’est pas moi qui ai choisi le fantastique, c’est plutôt lui qui m’a choisi. J’ai eu une révélation avec la littérature anglo-saxonne du dix-neuvième siècle. Conan Doyle, Bram Stocker ont été pour moi des détonateurs, plutôt que des inspirateurs, des gens qui me montraient un chemin que j’ignorais et que j’ai voulu moi-même explorer avec d’autres histoires. Quand j’avais dix ans, les histoires que je rêvais de lire n’existaient pas. Je n’avais comme solution que de les écrire moi-même. Elles n’étaient pas toutes parfaites, ni originales, mais c’était des histoires que j’aurais eu envie de lire, d’acheter. Pourriez-vous nous donner votre définition du fantastique ? Le fantastique, c’est ce qui se trouve derrière votre porte, la seconde précise avant d’ouvrir… et de n’y trouver personne. Avez-vous l’impression que votre écriture s’est modifiée depuis vos premiers livres ? Oui, le trait est plus net, l’image aussi. Les choses sont dites avec beaucoup moins de fioritures, moins de maniérisme. Je suis classique et j’aime répéter cette phrase qu’on a prêtée à Clara Schumann, parlant à Brahms : « Soyez classique, seul le classique reste et dépasse les modes » Dans la mesure du possible, si on a la prétention d’être lu par les enfants de nos lecteurs actuels, il faut rendre le récit intemporel. C’est pourquoi, d’une façon générale, on voit bien le décor, on voit bien le paysage, on voit bien l’époque, mais j’évite de donner des dates, des noms de lieux précis. Dans Le Prince d’ébène, par exemple, Balmour est une ville totalement imaginaire mais elle est très représentative d’un dix-neuvième siècle anglais, de villes telles que Birmingham, Nottingham, des villes ouvrières où commençaient à se côtoyer Passé et nouvelle industrie. Dans votre production pour adultes et pour jeunes, il y a des thèmes que vous privilégiez tels que celui du parcours initiatique, avec l’idée très forte quoique fugitive que le Mentor peut aussi être maléfique et celui de la dualité… Oui, le héros est souvent quelqu’un de tiraillé entre deux pôles : entre la connaissance qui fait qu’il vit tel qu’il est et les influences extérieures qui modifient le personnage au cours de l’action. Tout cela tient dans une trajectoire tout à fait cohérente. Vous vous référez volontiers aussi à l’existence de forces ancestrales puissantes se situant en deça d’une conception manichéenne du monde, de l’affrontement du Bien et du Mal. Je suis content que vous disiez cela parce que je me heurte souvent à un certain malentendu. On a traité certains de mes romans de manichéens, mais c’est avoir une courte vue. Le fait de dire qu’au début il y avait de l’eau et du feu, ce n’est pas manichéen, c’est quelque chose de totalement universel. Cela remonte plus loin. Cela représente ce que nous sommes encore tous. J’ai toujours essayé à travers mes personnages de retrouver ce qui faisait à la fois le sublime et l’infâme de l’âme humaine, c’est-à-dire de chercher l’origine profonde du personnage, remonter le plus loin possible dans l’existence du personnage, dans ses origines sombres, obscures, magmatiques. Et ces forces ancestrales comment les nommeriez-vous ? Forces telluriques, inconscient collectif ? Oui, ça peut recouvrir ce type de vocable. Des forces telluriques, originelles, qui se retrouvent dans l’individu, dans ses démarches et ses comportements actuels. Vos romans laissent un goût d’inachevé et une tension étrange, comme s’il ne fallait pas se retourner pour regarder ce qui se terre derrière la porte entrouverte. A la fin, il y a comme un sale «arrière goût» qui fait la force de vos livres… Cela tient au fait que ces deux livres n’ont pas été écrits pour la jeunesse, et c’est peut-être la raison pour laquelle ils plaisent aussi aux adultes. Ce n’est pas une question de genre ou de classification : il y a seulement de bons bouquins et de mauvais bouquins. Je me refuse à avoir des étiquettes collées sur le dos. Je ne suis pas de ceux qui ont une vision béate, walt-dysneyenne de la jeunesse et l’enfance. L’enfance est un monde cruel, sans pitié. Les coups se font à la face, sans penser aux conséquences. La cour de récréation est un lieu infernal, les enfants se blessent, se font mal. Ce n’est pas un âge merveilleux. Je crois, au contraire, que la jeunesse est terriblement traumatisante. Les enfants ont de très grands moments de joie, de très grands moments d’épanouissement, de très grands moments de folle dinguerie mais à côté de cela, ils ont des problèmes énormes, des craintes pour l’avenir, et celles-ci sont peut-être encore plus graves que celles que connaissait notre génération. Il ne faut pas leur envoyer un reflet qui ne correspond en rien à la vie qu’ils connaissent. Vous êtes, à notre avis, un fabuleux créateur d’ambiances, vos romans sont très sombres, spécialement Le Prince d’ébène qui nous fait évoluer dans une atmosphère quasi carcérale. Il y fait froid : froidure de l’hiver canadien, couloirs glacés d’un pensionnat sinistre… Hasard ou choix ? De par ma nature personnelle, j’ai toujours préféré les paysages sombres de gris ou de neige aux plages tahitiennes. Je ne suis pas quelqu’un qu’on amuse facilement. Je suis plus proche d’ambiances sombres à la Edgar Poe que de joyeusetés à la française. Sur le registre de l’ambiance, il n’y a pas de doute, je suis beaucoup plus anglo-saxon que français. Vous refusez le label d’écrivain pour la jeunesse. Pourtant, vous exploitez vos thèmes différemment selon les publics, surtout dans La Sorcière de midi : dans vos livres pour adultes, la dualité est intérieure, dans ces deux romans, elle est extérieure. Croyez-vous que les enfants n’accepteraient pas l’idée d’un double mauvais ? Mon public a longtemps été celui de la science-fiction ; c’est un public beaucoup plus exigeant qui connaît ses classiques sur le bout des doigts, qui est aussi beaucoup plus tordu. Avec ce public, on peut jouer et insinuer des choses subtiles plus facilement qu’on ne le ferait en écrivant un roman de littérature générale. Quand j’ai écrit La Sorcière de midi, je n’ai pas joué avec l’intuition que je prête à mes lecteurs habituels. C’est un enfant de neuf ans qui raconte, il était donc hors de question de lui attribuer des capacités psychanalytiques qui n’appartiennent pas à un enfant de cet âge. J’insiste bien là-dessus, ça n’a pas trait à l’âge du lecteur mais bien à celui du héros. Il parle à la première personne et l’on ne peut pas lui prêter la même subtilité que lorsque l’on prête sa voix à un nombre incalculable de personnages. C’est la différence fondamentale qu’il y a entre l’écriture à la première et à la troisième personne. C’est ce qui donne cet effet d’extériorisation de la dualité. Dans vos romans pour adultes, les héros portent en eux leur démon et leur salut. Comptez-vous introduire l’idée d’une dualité intérieure dans vos personnages de littérature de jeunesse ? J’essaie toujours d’aller de plus en plus loin, de plus en plus pointu. Le prochain personnage sera un personnage vraiment très sombre, dont la dualité sera totale. De par sa naissance, de par sa nature, il aura son double négatif en lui. Il sera un adolescent et ce sera encore plus noir. Je ne m’autorise aucune frontière. À quand un roman d’anticipation pour les jeunes lecteurs ? C’est une bonne question mais je suis bien embêté pour y répondre ; je prépare un roman de science-fiction mais ce n’est pas vraiment pour les plus jeunes. Là aussi, il y a un problème de créneau. Si on écrit de la science-fiction, c’est pour le public de la science-fiction ; mais on ne peut pas faire de la science-fiction jeunesse. Ce n’est pas possible car on se heurte à des impératifs économiques. Soit on fait de la SF et on touche un public très large, soit on fait un roman dit de littérature un peu plus générale et on sait que là, on va toucher les enfants, leurs parents, leurs enseignants. Quelles illustrations souhaitez-vous pour vos textes ? J’ai toujours été particulièrement attaché à la qualité de l’illustration de mes livres. Je n’ai pas toujours pu faire respecter mes choix et ce fut grand dommage. Mais dès l’instant où j’ai trouvé mon alter ego en illustration, Nicollet, il n’y a plus eu de problème. L’illustration, c’est vraiment 90 % de la motivation d’achat. On achète en fonction de la quatrième de couverture, de l’histoire écrite au dos ; mais la première chose qui accroche c’est le titre et l’illustration. Nicollet et moi, nous avons des sensibilités très proches, ce qui facilite énormément les choses. Nous travaillons ensemble depuis cinq ans. Il n’illustre que les couvertures, ce que je déplore mais je ne désespère pas de le faire changer d’avis. Quelque chose dans votre littérature va faire effriter les façades… Peut-être parce qu’il n’y a pas de barrière pour moi. Je suis un libertaire forcené, qui en toute chose refuse totalement les barrières, les consignes, les tampons. Vous connaissez la fameuse réplique du Prisonnier : « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre. » C’est un peu cela. |
Entretiens
Géraldine Alibeu - 2004
Nathalie Daladier (éditrice) |