Aurélia Grandin
Septembre 2004

Elevée à l'art populaire
Passionnée par le spectacle vivant, les clowns et la brocante, Aurélia Grandin, fraîchement diplômée de l'École Estienne en 1995, a démarché aussitôt les éditeurs et publié son premier livre (L'Éventail diabolique, de Muriel Bloch) aux éditions Syros. Du monde forain aux amours maritimes, des animaux fantastiques aux immeubles de banlieue, ses dessins et collages, naissent de matériaux récupérés, superposés, transformés, et entraînent le lecteur dans un monde tour à tour magique ou réaliste.


Faire des livres pour les enfants, est-ce un choix ou une opportunité éditoriale ?


C'est plutôt intuitif. Autour de moi, certains faisaient de la bande dessinée, mais j'ai toujours eu du mal à dessiner dans des cases. Si l'édition était plus libre, je ne ciblerais pas forcément l'enfance. En fait, mes livres devraient pouvoir s'adresser à tout le monde et je n'aime pas du tout devoir préciser une tranche d'âge.
Lorsque je fais un livre pour les enfants, je m'efforce de garder une certaine légèreté, en évitant d'être " trash ". Le dessin doit rester simple, empreint de poésie.


Choisissez-vous les auteurs que vous illustrez ?


Cela dépend. Mango m'a proposé d'illustrer Le Apollinaire. Les livres avec Marie-Aude Jauze sont le fruit d'une longue amitié : c'est une clown, dont l'esthétique me fascine et avec laquelle j'ai monté quelques numéros. Je lui ai demandé d'écrire une histoire.
Pour les autres livres, c'est le plus souvent le manque de confiance en moi qui m'empêche d'achever un texte, comme pour Le Tour du monde d'Émile, sans que j'aie eu d'affinités particulières avec l'auteur.
J'aimerais illustrer Alice au pays des merveilles, Le Clézio que j'adore, ou Prévert. Je suis également fan de Vian, Mac Orlan, Queneau…

Quand vous êtes l'auteure du texte et des images, vous créez d'abord les images et ensuite le texte ?


Oui, je fais tout de travers ! Mais je m'attarde beaucoup sur la rythmique et la construction des mots. Je reste complexée par l'orthographe et la grammaire, même si parfois j'écris des " trucs " bien…

Vos images sont truffées de références, notamment aux cartes à jouer et à la musique…

J'essaie de renouer avec un art populaire. J'adore les cartes à jouer, les tarots, les histoires qu'elles racontent par rapport à un destin. Je rêve de dessiner un jeu de cartes, mais cela coûte un peu cher…
L'art populaire est un art universel. Un dessin de visage va subitement ressembler à une déesse dans un temple indien ou à un masque mexicain. Souvent je dessine, seule, dans ma chambre, sans référence particulière. Plus tard, au détour d'un livre ou d'une exposition, je remarque que mon dessin ressemble à des représentations vaudous ou autres. Au travers de cultures différentes, on peut retrouver les mêmes graphismes, les mêmes signes. La simplicité de cette démarche me convient mieux que celle de l'art contemporain, trop cérébral. Je reste proche des histoires construites à partir du passé.
Je fréquente beaucoup de musiciens, de gens du cirque et du spectacle. Je ne sais si cela renvoie à mon enfance, mais quel bonheur de les voir jouer ! Les spectacles sont à la source de ma création. Je me mets dans une bulle, comme dans un rêve, et je dessine. Un spectacle m'inspire mille fois plus qu'un tableau. L'année dernière, alors que je n'arrivais plus à peindre, j'ai assisté à un concert qui m'a redonné de l'énergie pour trois mois.
J'adore le rap (j'y retrouve Bobby Lapointe) et la chanson française, comme les Têtes raides ou… la musique qui se joue dans les cafés. Je chante beaucoup. Je ne conçois pas la vie sans musique.


Comment naissent vos images ?

Pour moi, le dessin, c'est viscéral. Je suis devant une feuille blanche et je " crache " une émotion sur le papier. Née d'un spectacle, d'un souvenir de voyage, elle devient un dessin, mais sans croquis ou photos préalables. Parfois, je dessine spontanément un personnage et ensuite, je réalise que c'est quelqu'un que j'ai vu il y a peu… Je me sens plus proche du travail du clown que de celui du dessinateur.

À regarder vos images, on a l'impression que vous avez toujours vécu à Douarnenez ou au bord de la mer…

Non, pas du tout. J'ai des origines bretonnes mais je suis née à Saint-Ouen. Enfant, j'allais à la Chope des puces, un bar où des manouches jouaient de la musique et où nous passions beaucoup de temps avec ma mère. De là peut-être mon élan pour la musique…

L'utilisation de supports très variés, souvent récupérés, vient de là aussi ?

Si je n'utilise que du papier, je m'ennuie. Mais certains apprentissages techniques me manquent encore, par exemple j'aimerais apprendre la soudure. La découverte d'une technique enrichit toujours les possibilités graphiques.

Quels sont vos outils ?

Les crayons de couleur, le papier, la colle, des petits bouts de papiers récupérés dans les brocantes ou gardés de mes voyages, de l'acrylique, des encres typographiques, des calques, du tissu… j'essaie d'utiliser un maximum de choses. À Paris, on trouve beaucoup de matériaux. Ici, c'est plus difficile, sauf pour les morceaux de bois ramassés dans la mer…

Vos thèmes de prédilection sont la mer, les animaux, les spectacles de rue. Quels sujets vous intéressent encore ?

Lorsque j'habitais en banlieue parisienne, je parlais beaucoup des bateaux, de la mer. Depuis qu'ils sont devenus mon environnement quotidien, je n'en ai plus envie. En ce moment, je suis attirée par la banlieue, par la culture de la banlieue, et j'ai plus envie de dessiner des immeubles que des bateaux. Je ne me vois plus faire des tableaux de marins.

Avez-vous toujours su que vous dessineriez un jour ?

À sept ou huit ans, j'avais plein de livres chinois et ne cessais d'en reproduire les dessins : les singes, leur roi... J'inventais des dictionnaires, écrivais des textes et dessinais dans des cahiers, je faisais déjà des livres. Ma chambre était tapissée d'affiches de clowns avec de superbes maquillages.
Je voulais devenir comédienne. Après dix années de théâtre, comme aucune compagnie ne répondait à mes aspirations - je cherchais une façon de vivre le théâtre en troupe, que je n'ai pas trouvée -, j'ai arrêté. J'ai repris après l'École Estienne, appris la marionnette, fait un stage de clown, monté Le P'tit grand large, un spectacle sur la mer, avec la compagnie Contre-Pour… J'aimerais faire partie d'une fanfare, qui est vraiment le populaire par excellence.

Tous les livres d'Aurélia Grandin
Aurélia Grandin a écrit et illustré :
Le Mangeur de girafe - Le Rouergue, 2002
Le Musée de la baleine - Albin Michel, 2002

Elle a illustré :
Le Tour du monde d'Émile, texte de Jean-François Patain - Mila, 2002
La Terrible histoire du boucher, texte de Marie-Aude Jauze - Le Rouergue, 2002
Les Aventuriers de l'alphabet, chansons de Dominique Becker et Claude Fonfrède - Mango, 2002
Siestes, texte de Marie-Aude Jauze - Le Rouergue, 2001
Le Apollinaire - Mango (coll. Albums Dada), 2000 (Sélection 2001)
Le Poil de la moustache du tigre, texte de Muriel Bloch - Albin Michel (coll. Petits contes de sagesse), 2000 (Sélection 2001)
L'Éventail diabolique et autres contes, texte de Muriel Bloch - Syros (coll. Paroles de conteurs), 1996 (Sélection 1996)

Entretiens

Auteurs et illustrateurs

Géraldine Alibeu - 2004
Jukuta Alikavazovic - 2005
Catherine Anne - 2002
Isabelle Bonhomme - 1990
Shaïne Cassim - 2001
Jean-François Chabas - 1999
Rémi Courgeon - 2004
Katy Couprie - 1992
Kitty Crowther - 1996
Valérie Dayre - 1993
Ludovic Debeurme - 2005
Guillaume Dégé - 2005
Marie Desplechin - 2001
Philippe Dorin - 1991
Cédric Érard - 2003
Eglal Errera - 2004
Natali Fortier - 2005
Alain Gaussel - 1995
Stéphane Girel - 1997
Georg Hallensleben - 1999
Tormod Haugen - 2003
Anne Herbauts - 2000
Michel Honaker - 1992
Miles Hyman - 1993
Benoît Jacques - 2001
Virginie Lou - 1990
Christophe Merlin - 2001
Hubert Mingarelli - 1994
Bart Moeyaert - 2005
Charlotte Mollet - 1994
Michael Morpurgo - 1995
Moni Nilsson-Brännström - 2004
Emre Orhun - 2002
François Place - 2001
Rascal - 1994
Hélène Riff - 2005
Rémi Saillard - 1995
Rafik Schami - 1999
Carine Tardieu - 2003
Sophie Tasma - 1996
Annika Thor - 2000
Anaïs Vaugelade - 1998
Mireille Vautier - 1991

Autres interviews

Nathalie Daladier (éditrice)
Louis Dubost (éditeur)
Jean-Pierre Morel