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| Stéphane Girel Septembre 1997 L’harmonie
des grands espaces Lorsqu’on regarde tous vos livres, on s’aperçoit vite que les cadres, les points de vue ont beaucoup d’importance dans vos images. Dans vos premiers ouvrages, il y avait de nombreuses plongées et contre-plongées. Moins dans les derniers, où c’est beaucoup plus linéaire. Des plongées et contre-plongées trop marquées, c’est parler trop clairement, c’est donner à lire du tout mâché. Puis je me suis rendu compte que les plans pouvaient être linéaires et être tout aussi intéressants ou étonnants. Pour mes premiers livres, je n’étais pas mûr. Je voulais absolument être « accessible ». Dans l’envie de bien faire, je faisais des choses assez codifiées, assez attendues, stéréotypées. Maintenant, j’essaie d’être moi-même et de ne pas faire trop de concessions. Bien sûr, si l’on veut communiquer une émotion, il ne faut pas faire une image trop hermétique, sinon on s’adresse à des initiées. Il faut arriver petit à petit à imposer ses propres codes, avec juste un équilibre à trouver, qui demandera d’ailleurs certainement un petit effort au lecteur. Vos images sont presque toujours enfermées dans un cadre, mais au trait lâche... C’est un choix délibéré. Le cadrage renforce le point de vue et cadrer renforce le cadrage. Et puis, c’est plus esthétique, le dessin, resserré sur lui-même, ne se perd pas. Le trait lâche ôte le côté rigide du cadre, donne un côté fini et intime à l’image. L’idéal serait d’arriver à composer une image sans donner l’impression qu’elle a été composée. Comme pour la photo, qui prend toute sa signification par son sujet, mais aussi son cadrage et son angle de vue. Comment choisissez-vous d’illustrer plutôt un détail qu’une ambiance ou une vue d’ensemble ? Je ne fais pas vraiment de choix. L’image vient toute seule. Mais c’est intéressant de ne pas toujours faire des vues d’ensemble. Un peu comme dans un bande dessinée, il faut alterner avec une vue resserrée. Quelquefois, j’aimerais avoir plus d’images pour raconter. J’ai réalisé Prunelle dans l’esprit bande dessinée. Même si le texte ne fait que deux lignes sur chaque page, suffisamment de choses y sont dites pour plusieurs images. Il a donc fallu que je fasse un choix. J’ai préféré cet aspect de strip qui m’a permis d’exprimer plus de choses. Votre palette est « réduite » mais elle est tout en nuances ; et puis il y a souvent ce blanc qui n’est pas du blanc… On me reproche souvent d’avoir des couleurs sombres. J’aime les couleurs qui ne sont pas des couleurs. Ce blanc est un blanc sali. Au début, je ne me le serais jamais permis. Si la couleur était salie, je refaisais une couleur bien propre dessus. Maintenant, je considère que ce sont des accidents qui font vivre le dessin. Les visages sont très étonnants dans vos dessins. Ils sont juste esquissés, sans détail. Comme vos personnages en général, qui semblent éphémères et ne faire que passer. C’est mon point faible. Je ne suis pas intéressé par les gens en général ; donc dans mon dessin, c’est le cadrage et la répartition des espaces qui vont primer. On est bien sûr obligé de mettre des personnages, c’est ce qui fait le sel de l’histoire mais j’ai du mal à les dessiner, surtout en pied. Les images de La Jeune fille plus sage que le juge sont assez particulières, car on ne rencontre pas souvent de telles images dans vos livres. Souvent, c’est un détail de l’histoire, que vous distribuez dans votre image. Tandis que là, c’est le lecteur lui-même qui doit l’imaginer.En fait, je n’ai pas tellement de recul par rapport au contenu de l’image. Je suis plus intéressé par les erreurs de composition que j’ai pu faire ou par le déséquilibre qui résulterait d’une partie trop travaillée par rapport à une autre. J’ai énormément de mal à m’autoriser des erreurs, comme j’ai du mal à m’éloigner du texte ou à accepter une image bancale. Mais l’image de cette jeune fille n’est pas bancale. Au contraire, elle focalise toute la densité de l’histoire Petit à petit j’arrive à m’autoriser de grands vides sur une page, comme sur l’image de la cuisine dans ce livre, avec seulement deux éléments, l’évier et la chaise. Avant, j’aurais mis une somme de détails réalistes pour faire «cuisine». Ne pas mettre de porte ne me serait jamais venu à l’idée. Votre travail évoque un peu à la bande dessinée, avec ses deux discours parallèles, celui du récit et celui de l’image... J’ai appris et aimé le dessin à travers Spirou, Boule et Bill ou Tintin. Quand j’étais en âge de lire des livres pour enfants, je ne m’intéressais pas au dessin. Mais à l’âge de la B.D., si. J’essaie de multiplier mes sources. Je puise ouvertement chez des peintres, à livre ouvert. À partir de ce que j’aime chez les autres, je refais mon monde. Peu à peu les sources d’influence se réduisent. Et quelles sont ces influences ? Hopper, bien sûr ; un illustrateur américain qui s’appelle Brad Holland. Cela change vraiment selon l’esprit du livre. Mais j’aime m’inspirer d’artistes dont je suis très éloigné. Je passe d’une période ou d’un peintre à l’autre. Il y a eu Monet pour les paysages, puis Klimt, puis Schielle pour la fragilité du trait. Chez les illustrateurs, ça sera Loustal, Blondon, Truong aussi. Il y a aussi les photos de Doisneau ou Brasaï, le graphisme suisse, voire des pages de mode picorées dans les magazines. Le pari pour moi, c’est d’arriver à supprimer tout ce qui me vient trop facilement, sinon je ne vais pas évoluer. J’ai tendance à dessiner «vrai», par peur de ne pas être compris et je veux chasser ça. Depuis que j’ai fini ma formation où j’ai appris à dessiner, je passe mon temps à essayer de désapprendre. |
Entretiens
Géraldine Alibeu - 2004
Nathalie Daladier (éditrice) |