Eglal Errera
Septembre 2004

Non seulement Eglal Errera semble ne pas avoir oublié ce qu'est l'enfance, les émotions fortes, les sentiments profonds qui habitent les enfants, mais elle sait les écrire et les restituer dans des romans à la fois graves et légers, pleins de couleurs, d'odeurs, de lumière, de sons et de musiques, d'images et de mots, ceux de Rébecca la jeune héroïne de ses deux romans. Tandis que dans l'Été des becfigues, Rébecca relate son dernier été d'amour avec Dahoud, et tous les sentiments qui la traversent, Les Premiers jours (2002) est le récit de l'exil, d'Alexandrie vers Paris, quand il faut tout abandonner pour n'affronter que des "premières fois". Deux romans à l'écriture ciselée…

D'où vient chez Rebecca, l'héroïne de vos deux romans, l'amour de la langue française, celui des mots en général ?

Rebecca, c'est un peu moi. Pour cette petite francophone qui quitte Alexandrie pour Paris, la langue française, et ses poètes, représente le paradis. Les mots lui permettent de vaincre les traumatismes de l'exil et d'expulser par l'écriture angoisses et incertitudes. Certaines expressions typiquement alexandrines, comme "une robe à carreau oui, à carreau non" pour "une robe à carreaux noirs et blancs", lui valent les sarcasmes de ses camarades d'école. Jusqu'au jour où son instituteur, après avoir lu sa rédaction en classe, constate qu' "on parle du bien beau français à Alexandrie et [que] les enfants y sont de petits poètes". Rebecca entre ainsi au royaume de la langue et de la poésie, avec l'exil pour tatouage.

Ces expressions alexandrines sont-elles issues de vos propres souvenirs ?

Je les ai retrouvées lors d'une soirée avec des amis alexandrins. Chacun racontait son arrivée en France et les réactions de l'entourage face à des expressions comme "Est-ce qu'il est douze heures de midi ou douze heures de minuit ?", "arrête de m'interrompre chaque deux pour trois"… Les Premiers jours doit son titre à cette soirée durant laquelle j'ai volé un peu à tous des épisodes de leur arrivée en France.
Certes mon roman fait une large part à l'autobiographie, mais justement j'explique aux enfants, rencontrés dans les classes, la manière de fabriquer de la fiction à partir de ses propres bonheurs ou revanches. Cela me permet aussi de rendre hommage à des personnages comme le Vieux Ahmed, gardien analphabète de l'immeuble que j'habitais, désormais connu par des milliers de lecteurs.


Dans
L'Été des becfigues, vous analysez les interrogations de Rébecca face à l'amour et la séparation. On rencontre très rarement dans les livres pour enfants une telle description des sentiments…

Je milite pour la vérité des sentiments : les enfants sont tout à fait capables et désireux de la voir écrite. On passe trop souvent outre leur tristesse et leurs émois. Il faut être vigilant et ne pas les placer dans des univers mentaux pour lesquels ils ne seraient pas prêts. Mais, à partir du moment où je pense qu'il est possible de parler de sexualité, de mort, d'exil ou de solitude à un enfant, je le fais.
L'impossibilité d'une nouvelle rencontre met fin à l'histoire d'amour entre Rébecca et Dahoud. Beaucoup d'enfants trouvent cela triste. Apprendre à perdre fait aussi grandir. Et si les livres peuvent aider à grandir, c'est déjà beaucoup.

Les découvertes culturelles sont très présentes dans vos romans. Une forme de plaidoyer pour la littérature ?

Non, certainement pas. Les références culturelles sont spontanées. J'écris avec ce que je suis et ce que j'ai reçu et j'essaie justement de ne jamais conceptualiser. J'explore avant tout les sensations physiques ou les émotions vécues avec tant d'intensité par les enfants, et perdues parfois à l'âge adulte.

Dans
Les Premiers jours, l'exil de Rebecca raconte une période difficile mais exaltante aussi.

C'est un roman empreint à la fois d'une grande tristesse (il n'est pas facile de découvrir une autre culture, un autre monde) et de beaucoup de légèreté, grâce à l'environnement protégé de l'héroïne. Son cocon familial lui permet d'envisager l'avenir sans peur et même de rire dans des circonstances difficiles. Cette situation idéale n'existe pas, mais écrire permet de la projeter. Les enfants doivent rester des enfants : dans des situations pénibles, ils doivent être soutenus et non soutenir les adultes. Il y a effectivement dans mes livres une recherche de vérité mais aussi d'idéal.

Rébecca s'interroge justement sur le rôle des parents. Est-ce la raison pour laquelle vous avez écrit ces romans à la première personne ?

Cela s'est peu à peu imposé par l'esprit autobiographique mais dans un roman la réalité est toujours grossie (les beaux deviennent sublimes, les laids horribles). Les enfants adorent la description d'un personnage raciste par une phrase comme "elle ressemblait à une guenon et son derrière devait être rouge comme celui d'un singe". La première personne m'offre des consolations et des rires que je n'ai parfois pas eu enfant.

Documentariste, comment avez-vous été amenée à publier, en 1998, votre premier livre ?

Entre deux films, Geneviève Brisac m'a proposé d'écrire des contes arabes pour les enfants. L'encouragement de mes lecteurs a été déterminant : l'écriture occupe désormais une place centrale dans ma vie.

Egal Errera a écrit :

L'Odeur du poulet farci, ill. de Frédéric Richard - L'école des loisirs (coll.Mouche), 1998
La Princesse invisible, ill. de Philippe Dumas - L'école des loisirs (coll. Mouche), 2000
L'Ombre du palmier, ill. de Sébastien Mourrain - Actes Sud junior (coll. Les grands livres), 2001
Les Premiers jours, ill. de Marjane Satrapi - Actes Sud junior (coll. Premiers romans), 2002

Entretiens

Auteurs et illustrateurs

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Jukuta Alikavazovic - 2005
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Jean-François Chabas - 1999
Rémi Courgeon - 2004
Katy Couprie - 1992
Kitty Crowther - 1996
Valérie Dayre - 1993
Ludovic Debeurme - 2005
Guillaume Dégé - 2005
Marie Desplechin - 2001
Philippe Dorin - 1991
Cédric Érard - 2003
Natali Fortier - 2005
Alain Gaussel - 1995
Stéphane Girel - 1997
Aurélie Grandin - 2004
Georg Hallensleben - 1999
Tormod Haugen - 2003
Anne Herbauts - 2000
Michel Honaker - 1992
Miles Hyman - 1993
Benoît Jacques - 2001
Virginie Lou - 1990
Christophe Merlin - 2001
Hubert Mingarelli - 1994
Bart Moeyaert - 2005
Charlotte Mollet - 1994
Michael Morpurgo - 1995
Moni Nilsson-Brännström - 2004
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François Place - 2001
Rascal - 1994
Hélène Riff - 2005
Rémi Saillard - 1995
Rafik Schami - 1999
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Anaïs Vaugelade - 1998
Mireille Vautier - 1991

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