Cédric Erard
Septembre 2003

Saisir l’exaltation


Peut-on dire que J’ai pas sommeil est la suite des Idées noires de Balthazar, écrit en 2002 pour les plus jeunes ?

Oui, les deux héros ont le même prénom et les mêmes tourments, en tous cas le même rapport au monde. En fait j’ai voulu, dans ces deux livres, partir des clichés de la littérature de jeunesse, et les détourner : le conte dans les Idées noires de Balthazar et la bluette adolescente dans J’ai pas sommeil. D’ailleurs, la trame de ce dernier est presque celle d’un roman Harlequin : il y a une histoire d’amour avec des rebondissements, un train qui part, des êtres qui s’aiment, se déchirent, se perdent, se retrouvent, des ingrédients à la fois dramatiques et très fleur bleue. Je voulais montrer qu’on peut écrire une histoire d’amour grandiloquente, sans qu’elle soit mièvre, comme dans toute cette sous littérature formatée dont on abreuve tout particulièrement les jeunes filles ; parler de cette exaltation qu’on ressent à l’adolescence, et qui est très formatrice, très exigeante.

Considérez vous J’ai pas sommeil comme un roman pour la jeunesse, ou un roman, tout simplement ?

Un roman, j’y tiens beaucoup. Je voulais brouiller les pistes. Pour Les Idées noires de Balthazar, on m’a fait non pas des reproches mais des réserves, qui m’ont énormément fait plaisir : « Ce n’est pas un livre pour les enfants, c’est plus un livre pour les parents ». Très bien, tant mieux, que les parents sachent ce qui se passe dans la tête de leur enfant : on veut faire de l’enfance une période bénie, alors que c’est une période de la vie qui peut être extrêmement brutale. J’avais envie d’en parler dans les deux livres : on peut ressentir des choses violentes dans l’enfance et à l’adolescence, sans que ce soit dramatique. Au contraire, cela peut même être assez exaltant car, à cet âge, on résiste très bien à ça.

Dans J’ai pas sommeil, Balthazar est à une période où tout bascule. Il va glisser plus ou moins facilement vers l’âge adulte…

Je voulais saisir des adolescents à ce moment précis où ils découvrent tout en même temps : leur corps, leur sexualité, leur rapport à la société. Je voulais parler, non pas de l’homosexualité, mais plutôt de la découverte de la sexualité, qui est quelque chose de très difficile. Mais cette difficulté est belle, parce que c’est le moment où on accepte certaines choses et pas d’autres, où on se définit par rapport à son corps, à ce qu’on est, à ce qu’on aime. Ce moment de tremblement, où tout bouge, où tout est possible, m’intéresse.

Le roman commence dans l’espace familial pour évoluer vers une dimension beaucoup plus sociale, et se termine, dans la troisième partie, avec les manifestations des lycéens. Mais il n’y a aucune revendication…

Je me suis beaucoup posé la question. Mais je n’avais pas envie d’enfermer ces manifestations dans une revendication. Qui plus est, il me semble qu’à l’adolescence, ce n’est pas la revendication qui prime, mais plutôt l’idée de la révolte, l’envie de libérer des choses. Je ne comprends pas vraiment cette défiance de la société, des adultes, y compris les professeurs, à l’égard des revendications et des agitations adolescentes ; quand on est adolescent, je crois qu’on a besoin, à un moment d’être dans la révolte pure, d’exploser pour après pouvoir construire un discours.

Votre roman est composé de chapitres très courts, comme autant d’instantanés…

J’avais envie de saisir cette espèce d’explosion, qui surgit à l’adolescence et qui fait peur à beaucoup de monde, alors qu’elle n’est, en général, ni dramatique ni destructrice. Au contraire. J’ai voulu retrouver ce rythme, éruptif, saccadé, où des minutes durent des heures, parce qu’elles sont merveilleuses ou insupportables, ces moments où une odeur, une musique, une couleur, un simple bruit résument une période qui peut durer cinq ou six mois. Un peu comme des photos, qui figent un instant et lui donnent une durée qu’il n’a jamais eue.

Entretiens

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