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| Marie Desplechin Septembre 2001 « Pour
une plus grande capacité au bonheur » Avec ce roman, vous abordez un autre genre littéraire…? Quand j’ai commencé à écrire pour les enfants, me venaient à l’esprit des histoires fantastiques, des histoires de rêve. Les premières nouvelles que j’ai écrites, à l’âge de quize ans, étaient des textes fantastiques, parce que j’en lisais, parce que j’ai une imagination qui marche beaucoup. Lorsque je suis arrivée à l’école des loisirs, ils ont préféré mes histoires aux thématiques contemporaines, qui parlaient des relations avec l’école et la famille. Ces livres du quotidien, racontés d’une manière un peu tendre, un peu moqueuse, fonctionnaient bien, j’en étais contente. Je pouvais alors minorer l’aspect fantastique qui, à l’époque, était sans doute plus périlleux, moins demandé, pour y revenir aujourd’hui avec Le Monde de Joseph. Le Monde de Joseph est à la fois un roman de science-fiction, un conte, une tragédie grecque, un roman d’amour et d’apprentissage. En amont de l’écriture, vous-êtes vous interrogée sur le genre ? Non, l’idée, c’était Joseph, c’étaient les méduses, c’était ce garçon, dans une forêt, complètement isolé du monde réel, qui n’a pas de compte à rendre au monde réel, en tout cas pas d’une manière directe. Parmi tous ces genres, il y a un peu de science-fiction, de fantastique, d’heroic fantasy. Pour autant, jamais, quand j’écrivais, je n’ai pensé à un thème précis. Ce sont des images qui venaient. Mais en même temps, et bien que je n’aime pas le prêchi-prêcha, je ne suis pas contre qu’un écrivain engage l’essentiel de sa croyance dans la fiction qu’il délivre. Je suis contente que quelqu’un se coltine cette parole. Que ce soit Philip Pullman, quand il écrit qu’il faut accepter la mort et le fait de se disperser dans l’univers. Que ce soit Philip K. Dick, pour qui on n’est jamais seul mais toujours possédé, expliquant la terreur d’être investi par les autres. J’ai de la gratitude pour ces écrivains qui vous donnent des outils, un mot nouveau pour penser les choses. Cela fait partie des rôles de la littérature : vous aider à penser, pas seulement à ressentir et à voir, mais aussi à penser. Il y a un grand plaisir dans la pensée, c’est une défense. Vous êtes-vous posé la question de l’utopie ? Oui, car Le Monde de Joseph est une utopie. Mais c’est aussi un monde inquiétant : il y a un certain nombre de dangers, la mère est empoisonnée. Je me disais que le plus curieux dans ce livre, c’était l’absence du mal et que ceci constituerait peut-être un obstacle dans le cas où je continuerais. Par exemple Le Seigneur des anneaux ou même Harry Potter sont des livres organisés autour d’une lutte entre le bien le mal. Ici, cela ne fait pas question. Il s’agit plutôt d’un conflit créateur entre le danger et l’existence, c’est une quête individuelle dépourvue d’ennemis. Il y a le danger, c’est tout. L’ennemi, c’est soi-même alors ? L’ennemi peut être en soi, effectivement. Vous pouvez, comme dans le roman, l’avaler, être victime jusqu’à la mort de ne pas connaître vos limites. Joseph, lui, est sauvé. Mais c’est une question, ce bien et ce mal. Est-ce qu’il faut l’introduire dans ce monde utopique qui n’est pas non plus un monde parfait ? (Silence) C’est LE monde, dangereux. Joseph est à l’image de ce que nous sommes, il est déterminé, car il faut beaucoup de détermination pour exister. On ne vit pas sans la volonté de vivre. Mais maintenant que cette utopie existe, tout est prêt pour qu’elle continue. Il reste encore plein de choses à régler : il y a la fée qu’a avalée Elvina, que va-t-elle en faire ? Va-t-elle la cracher ? La garder ? Vous préparez donc une suite ? Oui ! Maintenant il faut que je parle d’Elvina, de la mort du maître Justement, pouvez-vous parler du maître ? Je suis absolument convaincue qu’on a besoin de maîtres, qu’on a besoin, dans son enfance et sa jeunesse, de rencontrer des gens qui soient dignes d’admiration, et qu’on puisse leur en donner à notre tour. Cela rend les êtres meilleurs. Dans la communauté que nous formons, il faut des gens capables d’assumer cette position du maître, qui n’est pas la plus facile, et d’autres celle de l’élève. Jusqu’au moment où l’on a plus d’admiration à donner. Car il faut, à un moment donné, arrêter d’avoir des héros. C’est aussi pour cette raison que j’aime la mixité des âges, la vieillesse. Dans tous vos romans, la question de la transmission est importante… C’est une question qui m’obsède. L’existence humaine n’est qu’une histoire de transmission : de pair à pair selon une ligne horizontale, et d’une manière verticale à travers l’Histoire. Je crois qu’il faut donner suffisamment d’histoires pour la structuration psychique des gens, pour qu’ils parviennent à vivre. Ils ne peuvent pas vivre sans histoires à raconter, sinon ils sombrent dans la folie. Cette transmission passe par l’Histoire, par la littérature et par l’art qui va vous donner des motifs. Elle passe par les mémoires familiales. Encore une fois, je pense que cela fait des individus sinon meilleurs, en tout cas dotés d’une plus grande capacité au bonheur. |
Entretiens
Géraldine Alibeu - 2004
Nathalie Daladier (éditrice) |