Annika Thor
Septembre 2000

Annika Thor, suédoise, est née en 1950 et vit aujourd’hui à Stockholm.
Elle a écrit des pièces de théâtre, des scénarios et des romans qui ont pour principal sujet la jeunesse.
Le Jeu de la vérité a obtenu le prix August, la distinction littéraire la plus célèbre en Suède. C’est aussi un film sorti en 1997, encore jamais diffusé en France. À l’occasion de la parution de son roman en France en septembre 1999, elle a bien voulu répondre – par télécopie - à nos questions.

 De quoi vous êtes-vous inspirée pour écrire le Jeu de la vérité ?

Quand j’ai commencé à travailler sur l’histoire, ma plus jeune fille avait onze ans. Certains personnages, par exemple celui du professeur, ou événements sont inspirés de son environnement scolaire à cette époque. Mais de nombreux souvenirs de ma vie personnelle au même âge me sont revenus. Je suis convaincue qu’un auteur peut tout inventer, écrire sur n’importe quel sujet, même très éloigné de sa propre vie, mais les émotions, la façon de ressentir les événements ne peuvent être décrits qu’à partir de l’expérience personnelle de l’auteur. Du moins c’est ma façon de travailler, ce qui signifie qu’écrire cette histoire a été douloureux en bien des façons.

Le Jeu de la vérité est un roman mais aussi un film qui rencontre un grand succès dans plusieurs pays. Dans quel ordre avez-vous travaillé ?

J’ai d’abord écrit le scénario, puis j’ai décidé d’en faire un roman. En fait, le livre est sorti un mois avant le film. Bien sûr, j’ai changé des éléments, essentiellement trois : Nora est devenue la narratrice de l’histoire ; ensuite, elle la raconte après que les événements aient mal tourné, quand elle doit regarder en arrière pour essayer de comprendre pourquoi ; enfin, contrairement au film, le livre a une fin ouverte. Ces trois changements relèvent de considérations d’ordre moral. Je ne voulais pas que Nora se contente de raconter l’histoire, mais qu’elle réfléchisse sur les événements, qu’elle comprenne comment ils avaient pu s’enchaîner ainsi, en une sorte d’escalade dans les mesquineries et les trahisons, alors que tous les personnages et particulièrement elle-même, Nora, avaient le choix à tout moment d’agir différemment. Même les premières lignes (« J’aurais pu dire non ») ont pour but de permettre au lecteur de percevoir cette possibilité tout au long de l’histoire . Mais je ne condamne pas Nora ; la plupart des filles de douze ans auraient agi comme elle.

La violence des relations entre ces jeunes adolescentes, l'exclusion qu'elle provoque sont-elles si courantes ?

Les relations entre les filles sont violentes, même si cette violence est surtout verbale. Je ne considère pas du tout le monde des enfants comme idyllique, mais plutôt comme un combat permanent - pour gagner une amitié, s’affirmer, se faire accepter par un groupe. La plupart des enfants sont conformistes : il faut en effet se conformer aux codes et règles du groupe pour être accepté. Si on y arrive, on est récompensé. Si on n’y parvient pas ou si on choisit de ne pas le faire, on est rejeté.

Les garçons sont peu présents et pas très positifs. C’est volontaire ?

Oui, j’ai délibérément donné aux garçons des rôles mineurs, mais non dénués d’importance, parce qu’une grande partie de que Fanny et Sabrina font et disent a pour but d’impressionner les garçons qui les attirent. On dépeint peu souvent des adolescentes, ou alors seulement dans leurs relations aux garçons. En réalité, je crois que pour les jeunes adolescentes, leur relation avec leur « meilleure amie » est de loin plus importante - et mouvementée - que celle avec leur petit copain. J’ai voulu me concentrer sur ces relations entre filles et laisser les garçons en arrière-plan ; montrer que les garçons ne comprennent vraiment pas ce qui se passe entre filles même s’ils sont sujets de leurs discussions.

La tension dramatique est renforcée par les commentaires en voix "off", a posteriori, qui ponctuent le roman. Votre expérience d'écriture de scénario vous a-t-elle aidée à construire ce roman ?

Les commentaires a posteriori n’étaient pas dans le scénario, je les ai rajoutés dans le livre. Mais la façon dont l’histoire est racontée dans le livre reflète bien qu’à l’origine c’était un scénario : la construction dramatique avec montée de la tension jusqu’à son apogée ; hormis les brefs commentaires de Nora, l’histoire est racontée à travers actions et dialogues ; les chapitres courts correspondent aux scènes du scénario. C’est vrai que mon expérience de scénariste m’a aidée. Quand on écrit un scénario, on doit très bien connaître ses personnages, écrire des dialogues crédibles, savoir comment retenir l’attention du public aussi longtemps que dure l’histoire. Ce savoir faire est naturellement d’une grande aide pour l’écrivain !

Le Jeu de la vérité est-il votre premier roman pour enfants ?

Non, mais il est le premier à être traduit en français. J’ai écrit aussi une série de quatre titres (le dernier a été publié au printemps 1999), à propos d’une jeune Juive, Steffi, qui quitte Vienne à douze ans pour se réfugier en Suède, au cours de l’été 1939. Les quatre livres suivent Steffi pendant les six ans de la guerre, tout au long de son adolescence dans un pays qui n’est pas le sien.

Votre roman, comme souvent dans les romans suédois, semble avoir une certaine liberté de ton, une approche psychologique des personnages particulière… D’après vous, quelle en est la raison ?

Je ne peux pas répondre pour les autres écrivains suédois, mais en ce qui me concerne, l’approche psychologique est la plus évidente. Je m’intéresse aux gens, à ce qu’ils pensent et ressentent, aux motivations qui les font agir. Le ton simple et réaliste du roman vient du fait que j’ai choisi Nora comme narratrice. Il me fallait trouver une langue qui « sonne » comme le discours d’une enfant de douze ans, même s’il s’agit en réalité d’un langage littéraire. Chaque histoire doit trouver son style et son ton.

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