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| Emre Orhun Septembre 2002 Emre Orhun, aux traits tout en douceur, ne ressemble en rien à ses personnages au visage tranchant qu’on a rencontrés au fil de ses livres. D’un abord réservé, il se révèle vite bien plus disert qu’il n’y paraît. Rencontre avec ce jeune illustrateur, monté de Lyon exprès pour Livres au trésor. Reconnu et apprécié pour vos illustrations à la carte à gratter, vous avez, en fait, plus d’une corde à votre arc... Alors, pourquoi ne connaît-on qu’une partie de votre travail ? Choix personnel ou demande des éditeurs ? J’ai plus ou moins deux techniques. Cette technique à la carte à gratter que le public connaît et une technique à l’acrylique qui est beaucoup moins demandée parce que moins originale. Mais je n’ai jamais utilisé l’acrylique pour tout un album, seulement pour des couvertures de livres destinés aux adultes. Néanmoins, Nathan, par exemple, m’avait demandé pour Ali Baba des images de style oriental à l’acrylique afin de rester dans l’esprit de la collection ainsi qu’un travail à l’aquarelle pour l’Empereur et l’Astronome. C’est moi qui leur ai proposé une illustration à la carte à gratter. Je pense qu’ils l’ont acceptée pour son côté innovant dans les albums pour la jeunesse. Une autre originalité de vos illustrations se situe dans vos personnages souvent proches de la caricature. D’où viennent ces visages en perpétuelle tension ? Il se sont développés petit à petit. Je suis incapable de dessiner de manière réaliste et c’est peut-être la façon dont ma main dessine naturellement, de manière déséquilibrée, dissymétrique. Pour ce qui est des visages, pour moi, il n’y a de toute façon pas de visage au repos ; j’exagère peut-être un peu les expressions pour rendre le dessin plus vivant. Ce qui m’intéresse, c’est d’illustrer de manière à ajouter quelque chose au texte, une virgule en plus qui donne une ambiance, grâce à un visage par exemple. J’essaie d’aller dans ce sens, sans y réussir toujours, malheureusement. Vos couleurs apportent également une ambiance bien particulière. Comment les travaillez-vous ? Vu que la carte à gratter est une technique un peu sombre, j’essaye d’égayer les illustrations avec des couleurs un peu saturées, complémentaires de la couleur de base qui est souvent dans les tonalités brunes (comme dans Ali Baba). Un vert ou un bleu ressortent bien par rapport à ce brun. Ce sont souvent les contraintes techniques qui imposent le choix des couleurs. Vous travaillez sur ordinateur ? Pour Le Chant des génies, j’ai travaillé en noir et blanc puis colorisé à l’ordinateur. Sinon, j’ai deux techniques manuelles. Je badigeonne de peinture un calque indéchirable. Je gratte mon dessin en monochrome, après je retourne mon calque et je mets les autres couleurs qui viennent donc « colorer les trous ». Sinon, avec des cartes à gratter blanches, je mets les couleurs par glacis (couleur diluée avec un médium qui la rend quasiment transparente et qui va colorier la surface en dessous sans obstruer le travail effectué). Êtes-vous toujours à la recherche de nouvelles expériences techniques ? Je ne suis pas un grand expérimentateur, mais je continue toujours à rechercher des petites améliorations par rapport aux techniques que l’on m’a apprises. La transition vers votre parcours d’illustrateur est toute trouvée. Vous avez fait l’école Émile Cohl de Lyon. C’est votre seule formation ? Je suis venu en France pour faire des études d’architecture que j’aie arrêtées au bout d’un an et demi parce que ça ne me plaisait pas. J’avais entendu parler de cette école de dessin à Lyon, j’y ai été admis et j’y ai vraiment appris à dessiner. Quand j’étais enfant, les dessinateurs de bandes dessinées ou de livres illustrés me semblaient des extra-terrestres. Je ne pensais pas qu’on pouvait faire ce métier. Vous dites être venu en France. Vous avez donc une ou plusieurs cultures qui influencent votre travail ? Votre nom est d’origine turque, n’est-ce pas ? C’est un peu compliqué puisque je suis né en Chine et que mon père est diplomate : j’ai donc pas mal voyagé. J’ai vécu aussi un peu en Turquie mais la plus grande partie de ma vie s’est passée dans d’autres pays. Et si vous me demandez de quelle culture je suis, c’est difficile de répondre ; même si je suis indéniablement Turc. Quant à mes influences, j’apprécie un peu tous les types de dessins et je ne pourrais pas dire qu’il y a un dessinateur que j’apprécie plus que les autres. Si ce n’est pas un illustrateur en particulier, qu’est–ce qui vous a poussé à faire de l’illustration pour la jeunesse ? À l’école Émile Cohl, on nous encourageait à participer à la Foire internationale du livre pour enfants de Bologne parce que c’est une grande ouverture, professionnellement, ça peut permettre pas mal de débouchés. C’est en troisième année que j’y ai participé pour la première fois avec des planches à l’aquarelle qui m’ont conduit à mon premier travail d’illustrateur avec Nathan (L’Empereur et l’Astronome). Mais je n’avais et n’ai toujours pas l’envie de travailler exclusivement pour la jeunesse… ça s’est fait petit à petit. C’est vrai qu’en France il n’y a pas vraiment de livres illustrés pour les adultes. Les seules possibilités sont en littérature de jeunesse. Ou dans la presse, mais les dessins ne sont pas très grands et sont assez simplifiés car il faut aller à l’essentiel. Cela dit, j’aime bien cet exercice qui consiste à finir un dessin en une journée ou une nuit. Vous dessinez, sur commande, pour la presse ou pour les livres de jeunesse. Avez-vous déjà proposé vos propres projets ? L’exception, c’est Dr Jekyll et Mr Hyde (édité en chinois par Grimm Press, non disponible en France) : j’avais envie d’illustrer ce texte et je l’ai proposé avec quelques dessins. J’ai proposé beaucoup d’autres textes qui ont été refusés par les éditeurs. Ça me plairait d’illustrer des textes destinés aux adultes mais accessibles aux jeunes, comme Dr Jekyll et Mr Hyde. Il faudrait trouver un éditeur français qui accepte de l’éditer, bien que Nathan vienne d’en publier une version, illustré par Ludovic Debeurme (L’Etrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde). À l’école Émile Cohl, j’ai illustré des contes populaires turcs qui n’ont jamais été édités. Mais ce sont des contes du quinzième et seizième siècles un peu guerriers et difficiles d’accès pour les enfants. C’est peut-être pour cela qu’ils n’ont pas trouvé preneur. Vous illustrez toujours des textes d’autres auteurs. Est-ce que ça pose parfois des problèmes ? Quand je faisais les illustrations pour le livre sur les Romains (Contes et récits des héros de la Rome antique), l’auteur m’a fait quelques reproches techniques sur les costumes qui étaient souvent peu appropriés ; il m’a corrigé - et il a bien fait - comme un conseiller historique. Pour La Corne de l’Afrique, Yves Pinguilly a critiqué les illustrations des Africains qu’il trouvait trop expressifs. Quand je suis d’accord avec l’auteur, je change. J’ai lu une critique du Chant des génies qui disait que les costumes évoquaient les derviches tourneurs ou les soufis. Or j’ai considéré cette histoire comme un conte - un endroit et des situations imaginaires - et donc je ne me suis pas senti obligé de respecter les déguisements ou l’environnement propre à ce conte du Sahel. Je me suis placé hors du contexte réel : les génies portent le costume des serviteurs de palais ottomans. Je n’ai pas pensé que cela allait induire le lecteur en erreur. Nacer Khemir avait l’air plutôt content du livre quand il l’a découvert une fois terminé. Ces expériences vous donnent-elles envie d’écrire vous-même vos textes ? J’aimerais bien. J’imagine des histoires mais j’ai du mal à les mettre en mots. L’écriture est un travail à part entière. À part être un bon lecteur de vieux textes, romans historiques, recueils ou romans de piraterie (l’Ile au Trésor est un de mes romans préférés), je ne sais pas si cela suffit pour être un écrivain. Vous avez d’autres projets ? Je réalise beaucoup de dessins personnels, pour me faire plaisir, souvent dans des techniques plus rapides, à la plume par exemple. Je fais aussi des dessins plus aboutis, plus grands, mais qui me prennent beaucoup de temps, temps que je n’ai pas vraiment. J’aimerais faire une série à exposer ou à imprimer. Concernant la jeunesse, j’aimerais aller vers un travail d’auteur, sans forcément écrire mes propres textes, mais travailler avec un auteur et avancer ensemble, développer une histoire, construire la maquette. La bande dessinée et les dessins plus picturaux m’intéressent aussi. J’aimerais aller dans cette direction. |
Entretiens
Géraldine Alibeu - 2004
Nathalie Daladier (éditrice) |