Tormod Haugen
Septembre 2003

« L’être humain est le point de départ »
Tormod Haugen a publié son premier roman en Norvège en 1973. Son œuvre a été couronnée par le prix H. C. Andersen, en 1990. À l’occasion de ses trente ans de littérature et de la sortie en français de la trilogie Grégoire et Gloria, l’auteur a accepté de répondre, par fax depuis Oslo, à quelques questions.

D’où vous est venue l’idée d’écrire Grégoire et Gloria ?

Je l’ignore ! Tout ce que je sais, c’est que, d’un coup, l’idée était là. Elle s’est imposée à moi, tant d’un point de vue stylistique que formel. Jusque-là, je n’avais jamais utilisé la forme brève dans l’écriture. Mais je demeure persuadé qu’il n’y a rien de plus difficile que d’écrire sur l’amour, de décrire les sentiments et les émotions dans leurs détails les plus infimes, sans donner des caractéristiques physiques violentes aux personnages.

Certains lecteurs adultes trouvent cette trilogie difficile car l’âge de Grégoire et de Gloria n’est pas précisé…

Mais pourquoi ? Ce n’est tout de même pas l’âge qui donne un tempérament aux êtres humains ! C’est l’existence vécue par les individus qui signifie quelque chose, qui dit quelque chose à propos de leurs aptitudes, de leurs propriétés. Un être humain de huit ans peut avoir une expérience de la vie bien plus considérable qu’un individu de, mettons, onze ans. De plus, à mes yeux, ce dont il est manifestement question dans ces livres, c’est du premier, grand et vulnérable amour. Cet amour que la plupart d’entre nous avons éprouvé, plus ou moins tôt dans notre existence.

À la lecture de Grégoire et Gloria, on a l’impression d’un poème. Comment qualifieriez-vous le style et la narration de ces trois romans ?

Le « poème » (même si je ne le qualifierais pas ainsi) convenait aussi bien à la forme courte de la narration qu’au petit format du livre. Autrement dit : peu de pages et peu de phrases nécessitaient des mots qui aillent au-delà de la simple description extérieure.

Pourquoi, dès vos débuts et jusque dans Les Oiseaux de nuit ou Joakim, vous êtes-vous intéressé aux peurs fondamentales chez l’enfant ? À l’époque, cela n’apparaissait pour ainsi dire pas dans la littérature pour enfants…

Cela m’horripilait de lire des histoires sur des familles heureuses et des enfants à qui tout réussissait. Nos existences renferment tant de sentiments, qui étaient alors totalement absents de la littérature pour enfants : la peur, l’angoisse, la solitude, le spleen, le chagrin inconsolable — pour n’en citer que quelques-uns. Je crois que nous devenons plus forts à la lecture de ces sentiments que nous partageons tous et que nous croyons être seuls au monde à éprouver. Nous retrouvons le courage de vivre en découvrant cette re-connaissance plutôt que cette fameuse réussite existentielle qui, souvent, paraît si oppressante qu’on a du mal à s’identifier à elle.

Après trente ans d’écriture, quel regard portez-vous sur la littérature pour la jeunesse contemporaine ?

Je fais de mon mieux pour suivre ce qui sort ici en Norvège, ce qui n’est pas facile car, heureusement et malheureusement, on publie de très nombreux livres. Je trouve que le genre fantasy est extraordinairement bien représenté, mais qu’il n’y a pas de vraie réussite. À mon sens, les bons livres de fantasy, qui demeurent une exception, jouent avec les mythes : des paysages plausibles et des personnages bien campés sont associés pour que les livres semblent être le fruit d’une imagination débordante et développent chez le lecteur son propre imaginaire. Je ne parle pas de l’imagination extérieure mais de celle, plus inquiétante, plus provocante, induite par la nature même de la fantasy (1). De nombreux écrivains ont le souci de composer une histoire passionnante et malheureusement pas de relever les défis que cela suppose. Un exemple : s’il en va de la description d’un paysage inconnu, celui-ci devrait être dépeint de manière à ce qu’il apparaisse dans l’esprit du lecteur comme à la fois connu et inconnu.

Déplorez-vous l’absence de certaines thématiques dans la littérature contemporaine ?

La littérature, à mon avis, dépeint des êtres humains ; ce sont eux qui, plus ou moins, convient des « thématiques ». C’est l’être humain qui est toujours le point de départ, et non telle ou telle thématique. Les relations humaines sont au centre. Pour dire les choses simplement, et sans aucun cynisme de ma part : sans les êtres humains, il n’y aurait pas de problèmes. Voilà pourquoi les êtres humains sont le fondement.

(1) L’univers romanesque de l’auteur a toujours évolué selon un jeu entre la réalité et un monde parallèle régi par la magie et le surnaturel. Son premier livre considéré comme appartenant à la fantasy a été publié en 1983 : Le jour qui disparut (non traduit)

Traduction : Jean-Baptiste Coursaud

 

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p Un atelier de traduction, animé par Jean-Baptiste Coursaud autour de la trilogie de Tormod Haugen, avec des enfants de CM1-CM2 à Bobigny.
Une proposition de Livres au trésor et la BM de Bobigny en 2004.
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