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| Ludovic Debeurme Septembre 2005 Admirateur d’Otto Dix, de Lucian Freud et des peintres flamands autant que de Robert Crumb et de Will Eisner, Ludovic Debeurme distille depuis quatre ans son univers décalé et souvent dérangeant dans l’édition pour la jeunesse. Ce jeune artiste, né en 1971, se consacre à la bande dessinée et à l’illustration. Il poursuit également une œuvre de peintre. Vous avez beaucoup illustré pour la presse ; comment êtes-vous arrivé en littérature jeunesse ?
Votre travail s’appuie souvent sur la psychanalyse : c’est par ce biais que vous abordez les textes lorsqu’on vous demande d’illustrer ? C’est vrai que j’ai toujours une grille d’analyse psychanalytique assez poussée lorsque je lis un texte. Je prends beaucoup de notes, je fais également des recherches. J’ai rencontré des spécialistes, assisté à des colloques. J’ai besoin de me sentir autorisé à réaliser l’illustration, puis de tout oublier pour pouvoir créer. L’illustration doit à la fois offrir son propre regard et ouvrir celui des lecteurs. Dans Gargantua, vous illustrez les quelques passages de Rabelais choisis par Christian Poslaniec. Après tout votre travail sur l’œuvre originale, comment avez-vous abordé cette adaptation ? Je voulais un Gargantua qui reste simple, lisible pour le lecteur. Il fallait représenter un personnage énorme, presque monstrueux, mais pas ridicule pour autant. En même temps, le monde de Rabelais est joyeux, ludique. Je me suis donc aventuré vers une représentation avec des couleurs qui jurent les unes avec les autres. Je me suis également amusé à représenter le côté très physique de Gargantua, la nourriture et les pets. Dans la dernière partie de l’album, le passage sur l’abbaye de Thélème, vous changez de mode de représentation. Le lecteur se retrouve subitement plongé dans une illustration proche de celle des publicités des années cinquante. Quand j’ai commencé à travailler sur cette partie, j’étais embarrassé. J’avais tenté de représenter Thélème telle qu’elle est décrite dans le texte. Mais cette représentation idyllique n’était pas crédible, tout était trop parfait. J’ai réalisé que c’était le monde tel qu’il est proposé par la publicité aujourd’hui. Aborder alors l’illustration d’un point de vue ironique et décalé m’a paru évident. J’ai donc changé de technique en choisissant un dessin plus proche de la publicité et de la presse. Si la maquette et le temps l’avaient permis, j’aurais aimé créer un dossier publicitaire entier à insérer dans le livre. Pour Le Chancellor, en revanche, vous avez choisi de ne pas faire d’illustration anachronique. Il faut dire que Jules Verne est tellement descriptif que c’est très difficile pour l’illustrateur de trouver sa place. On ne peut pas décontextualiser ses textes. Jules Verne abreuve le lecteur de noms complexes. Cela donne un effet de réel, mais angoissant. Plutôt que de montrer tout en détail, j’ai préféré biaiser en esquissant un bout de pont, un cordage. Ce sont les personnages qui m’intéressaient. Ce texte finalement assez « trash » de Jules Verne sur la folie et l’animalité m’a immédiatement parlé. C’est par les visages crispés des personnages, par l’utilisation des couleurs que j’ai pu montrer la montée de la tension sur le radeau. Mais je ne devais pas être trop démonstratif. Tout fonctionne sur les doubles dans le texte : l’animal et le civilisé, l’eau et le feu, la femme méchante et la jeune fille pure, etc. Vous semblez beaucoup analyser vos créations avant et après les avoir effectuées. La position d’artiste est de deux ordres : il se nourrit, il lit et en même temps quelque chose doit rester instinctif, tout ne doit pas être expliqué. Il faut tenter d’être dans cet entre deux. Je pense que l’on ne peut pas faire une image si on a trop pris conscience de tout ce qui pouvait y avoir à y mettre, de tout ce qu’on voulait dire par l’illustration. On est peintre parce qu’on manque de mots. L’entre deux semble vous correspondre : vous faites de la peinture et de la bande dessinée, vous aimez aussi représenter des personnages hybrides, des chimères. J’aime montrer cette idée de mutation directement par celle du corps, la représentation du « monstre » me plaît assez. Pour ce qui est de l’entre deux, j’ai du mal à me contenter d’illustrer. Dans l’illustration, on est tenu par un texte. La peinture permet une totale liberté. La bande dessinée, elle, me permet d’assouvir mon besoin de raconter des histoires. C’est impossible de concilier le tout ? Aujourd’hui j’aimerais introduire davantage la narration dans mon travail de peintre qui se situait jusque là autour de portraits imaginaires. J’ai en projet une quinzaine de toiles qui pourraient donner lieu à un texte. Mais je ne forcerai pas l’écriture, c’est la peinture qui provoquera, ou pas, le récit. Va paraître bientôt une bande dessinée (chez Futuropolis) qui raconte une histoire moins ancrée dans l’autobiographie que Ludologie. Graphiquement aussi, j’explore de nouvelles pistes : je n’encre pas pareil, j’oriente mon dessin vers plus de fluidité. Beaucoup de projets, alors ? Je commence à être reconnu et je peux donc imposer un peu plus mes choix aux éditeurs. Futuropolis m’a laissé le temps pour la bande dessinée en cours, cela me permet de penser sereinement à d’autres projets. Aujourd’hui, les livres comme Dr Jekyll et Mr Hyde se vendent, les éditeurs sont peut-être prêts à accepter mes propositions, des livres pour adultes, des romans graphiques. J’aimerais choisir moi-même un texte, comme certaines nouvelles de Poe par exemple et prendre le temps de l’illustrer sans contraintes de délai ni de maquette. Il est temps d’essayer. Vous semblez effectivement être très demandé, en particulier dans l’édition pour la jeunesse. Vous n’avez pas peur que l’on vous enferme dans un seul genre ? Les demandes reposent parfois sur des malentendus. En commençant en littérature jeunesse avec Les albums Nathan, j’aurais pu me retrouver enfermé dans une illustration étiquetée comme de la « belle peinture ». Mais ce travail était une sorte de gageure : je souhaitais m’intégrer à l’ambiance de la collection tout en y glissant mon univers un peu décalé et dérangeant. Cela m’intéresse de voir jusqu’où je peux aller sans être freiné par les éditeurs. C’est la démarche que vous avez eu pour l’illustration de la sélection 2005 de Livres au Trésor ? Je voulais éviter de représenter des livres. L’idée de la galerie de personnages qui les remplacent en surgissant dans l’univers des enfants m’a paru intéressante. J’ai commencé par le personnage au long cou qui vient tout droit du monde un peu inquiétant des ventriloques mais aussi d’une sorte de marionnette conducteur de taxi dans Total recall, de Paul Verhoeven. Pour ce qui est des enfants et du décor, c’est évidemment un pastiche du côté mignon un peu nunuche que l’on trouve dans certaines productions pour la jeunesse. Le personnage avec un œil sur son chapeau vient de Céfalus, une de mes bande dessinée pour adultes. J’aime bien ce mélange des genres qui interpelle, qui peut servir à dire qu’il ne faut pas prendre les enfants pour des imbéciles en leur donnant des images édulcorées.
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Réalisée par le secteur jeunesse de la BM de Bobigny, avec la complicité de Ludovic Debeurme et de Livres au trésor.
Géraldine Alibeu - 2004 Nathalie Daladier (éditrice)
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