Hélène Riff
Septembre 2005

Hélène Riff possède un art bien particulier pour raconter des histoires, celles tirées des souvenirs d’enfance de son père, petits événements du quotidien deviennent des tragi-comédies aux dimensions épiques incroyables. Incroyable aussi est son dessin, dans Papa se met en quatre, minuscules personnages à peine esquissés, souvent griffonnés, sur des taches de couleur denses, dans une mise en espace étonnante, avec beaucoup de blanc, sans perspective ni disposition classiques, sans haut ni bas. Le texte, écrit avec minutie, à hauteur d’enfant, est rempli d’images, de bruits, de sons, d’odeurs et de jolies trouvailles. Son univers s’explore et s’apprivoise lentement, mais il est réjouissant. Hélène Riff publie peu, et chacun de ses livres est un cadeau.

Papa se met en quatre donne l’impression que vous l’avez arrosé avec précaution, attentive à chaque mot, à chaque image, afin de le faire éclore tel que vous vouliez qu’il soit exactement.

L’album n’est pas comme je l’aurais souhaité. C’est difficile d’en parler, c’est une longue histoire. C’est une histoire qui est arrivée dans la famille de mon papa lorsqu’il était enfant et que j’ai beaucoup entendue ; à cela s’ajoutent les sept ans que j’ai mis à le réaliser. Pourtant je ne peux pas dire qu’il soit exactement comme je l’aurais souhaité. Au bout d’un moment, il faut bien s’arrêter sinon les choses n’existent pas. Or, moi j’aurais tendance à continuer indéfiniment, je pourrais consacrer toute une vie à faire un seul livre. Alors tant pis pour tout ce que je n’ai pas réussi à faire.

Nous avons l’impression d’être invités à entrer dans l’intimité de cette famille et de devoir attendre sur le pas de la porte, justement « à cause » de votre travail d’illustration qui est dense et minutieux et ne s’appréhende pas de façon évidente.

Je commence une image, puis je m’arrête, c’est trop, j’y ai mis trop de choses. Je recommence l’image et je tente de conserver quelque chose de la première. La seconde ne va pas non plus. Dans la troisième image, je conserve ce « truc » de la première et quelque chose de la seconde version. Je me rends compte maintenant que ce n’est pas la bonne solution. Il faut conserver l’énergie de la première fois, même s’il y a de la maladresse, cette première image est souvent assez juste. Je vais tenter dorénavant d’aller dans ce sens parce qu’à recommencer ainsi il y a quelque chose qui s’épuise.

C’est donc une histoire de famille que racontait votre père, disiez-vous…

Oui, mon père et mes oncles et tantes. Au départ, lorsque j’ai voulu écrire cette histoire, je suis allée voir chacun d’eux pour qu’il me la raconte et en fait ce n’était jamais la même ! J’ai abandonné l’idée d’avoir une histoire exacte. J’y ai mis les sept enfants, cela me faisait plaisir qu’ils soient tous là. J’ai voulu interroger l’aînée de la famille et lui demander comment était la cuisine, la toile cirée, comment on était habillé à cette époque ; j’avais pris un tas de notes, j’avais envie que cela ressemble à ce qui s’était réellement passé et qu’ils s’y retrouvent. J’ai abandonné cela aussi. C’était trop, et inutile. J’ai abandonné la reconstitution historique.

Ce qui est formidable à la lecture du livre, c’est qu’à chaque fois qu’on tourne une page on ne sait pas ce qui nous attend, dans la mise en page, dans le texte, etc. On a l’impression d’un texte d’une grande justesse, que vous le peaufinez et sur lequel vous revenez.

Je le raconte beaucoup. Après avoir fait les dessins, je me rends compte qu’ils disent ce que les mots disent déjà et alors je peux creuser le texte pour en enlever. Et parfois le dessin n’en dit pas assez, alors je rajoute du texte. Le texte n’est pas définitif. Quant à la façon d’écrire, je n’en n’ai pas d’autres…

Sur une illustration, étonnante, on voit la cuisine toute propre et le père qui va prendre une photo des enfants dans le couloir. Les deux temps de l’action sont sur la même illustration, comme si vous travailliez sur le rythme du cinéma d’animation.

Oui, j’ai fait un peu de cinéma d’animation. Ma scène, je la vois se dérouler dans l’espace de la pièce, dans l’espace de la feuille et je me demande quand je vais l’arrêter, d’autant que parfois il y a plusieurs moments qui me semblent importants. Pour cette illustration, par exemple, il y avait un troisième temps : au milieu on voyait le papa qui transportait tous ses enfants sur la serpillière pour ne pas gâcher le travail bien fait. Mais du coup, en tournant la page, on avait l’impression que c’était chargé et je voulais au contraire que cette cuisine paraisse propre par rapport à la page précédente, c’est-à-dire simple, allégée.

Vous avez décliné les couleurs entre le noir et le blanc, en passant par le gris et le beige…

C’est une histoire d’ombres et de lumières. J’avais envie de blanc, de noir, de gris, avec de temps en temps un petit quelque chose de couleur pour mettre en valeur un endroit. J’aime que la couleur soit passée très vite, qu’on sente la façon dont les poils du pinceau ont frotté sur la feuille. Cela suppose un geste rapide, parfois avec de gros instruments. J’utilise de la peinture vinylique, la plume pour le contour des personnages, plus du crayon pour rehausser.

Hélène Riff a écrit et illustré :
La Chaussette jaune - Albin-Michel, 1995
Le Jour où papa a tué sa vieille tante - Albin-Michel, 1997 (sélection 1998)
Comment l'éléphant a perdu ses ailes, texte de Marie Nimier - Albin-Michel, 1997
Paru en novembre 2005 : Le Tout petit invité - Albin-Michel, 2005

 

 

Entretiens

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Hélène Riff a écrit et illustré :
La Chaussette jaune - Albin-Michel, 1995
Le Jour où papa a tué sa vieille tante - Albin-Michel, 1997 (sélection 1998)
Comment l'éléphant a perdu ses ailes, texte de Marie Nimier - Albin-Michel, 1997
Paru en novembre 2005 : Le Tout petit invité - Albin-Michel, 2005