Shaïne Cassim
Septembre 2001

A propos de Sa Seigneurie

On a l’impression que les adolescents que vous décrivez ne sont pas tout à fait ceux d’aujourd’hui.

Je n’ai pas envie de travailler sur la vision classique des adolescents d’aujourd’hui. Je trouve agaçant qu’on catalogue tous les adolescents comme faisant du rap, avec une casquette et des Nike, parlant verlan : on oublie les autres, qui sont peut-être plus silencieux, qu’on voit moins à la télévision ou dans les journaux. L’adolescence est une période sous le signe de la différence, mais il y a des différences silencieuses et j’ai envie de parler de celles-là.

On décide toujours de ce que sont les adolescents sans les écouter vraiment. Des Simon, il y en a beaucoup, même si leurs différences sont moins marquées au niveau du langage ou des vêtements. Lui s’invente un langage, volé dans ses lectures, emprunté à sa marraine mais c’est une façon de se protéger, comme les adultes peuvent badiner pour cacher qu’ils sont tout rouges. Et l’adolescence est une période où on est souvent tout rouge.

Dans Sa Seigneurie , pas de contrainte matérielle, la vie est facile…

Peut-être parce que j’ai connu le contraire, et c’est peut-être une façon d’avoir non pas de la pudeur mais de la distance. Par exemple, j’ai vécu en banlieue et jamais je n’écrirai sur la banlieue, parce que je trouverais ça très obscène. Je ne dis pas que parler d’argent est obscène, mais je voulais donner la chance à ces personnages de profiter d’une aisance qui permet à d’autres problèmes de surgir. C’est vrai qu’on peut me le reprocher, me dire que dans mes livres on ne paye jamais son loyer, mais je ne crois pas que cela soit si tranché. J’ai tellement souffert des privations, cela m’a tellement empoisonné l’existence, rendue tellement malheureuse, que je fais un peu l’impasse là-dessus lorsque j’écris.

Contrairement à une majorité de livres actuels pour les adolescents, les parents baignent dans l’amour, s’aiment et continuent de se le dire, parlent beaucoup d’amour avec leurs enfants.

Oui, j’avais envie que les personnages ne soient pas en guerre contre leurs parents ; qu’ils soient en guerre contre eux-mêmes. Ce n’est pas parce qu’on a une famille heureuse qu’on est heureux et ce n’est pas parce qu’on a une famille dure qu’on est dur. Je l’ai pris dans l’autre sens parce que je voulais, à ma modeste mesure, aller contre la violence sociale, familiale, qu’on décrit souvent dans les livres pour la jeunesse, décrire autre chose.

L’Angleterre, la littérature anglaise, c’est important pour vous…

C’est mon pays ; je suis Indienne, je vis en France mais je me sens anglaise, allez savoir pourquoi. J’aime cette distance qu’on prête communément aux Anglais, qui est un mélange de froideur, de politesse et d’élégance, que je trouve assez joyeuse ; il y a un côté décalé qui fait que finalement on ne se prend pas au sérieux, et j’aime bien ça.

Au point de donner des noms anglais à vos personnages…

Il m’arrive même d’écrire en anglais et de traduire en français ensuite.

Entretiens

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