Beatrice ALEMAGNA
Décembre 2006
Illustrations originales de B. Alemagna pour Livres au trésor

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les images de Beatrice Alemagna, aux couleurs assourdies, souvent sur un papier de couleur sable ou coquille d’œuf, sur lequel le crayon de couleur imprime ses petits traits serrés pour colorer l’espace ou bien fait place à des morceaux de tissu ou autres matériaux, dégagent une belle poésie, avec juste ce qu’il faut de maladresse dans le tracé ou les équilibres pour intensifier les expressions ou les émotions de ses personnages. Une poésie qu’on retrouve dans le film La promenade d’un distrait où elle utilise encore d’autres matériaux. Depuis qu’elle a publié son premier livre au Seuil, en 1999, Une maman trop pressée, suivi d’une douzaine d’autres, Beatrice Alemagna n’a de cesse d’expérimenter des styles, de nouvelles façons d’imager des histoires, les siennes ou celles des autres. C’est pourquoi aucun de ses livres ne ressemble à l’autre. 2005 a été une année fructueuse puisque Beatrice Alemagna a publié pas moins de six livres, que l’on retrouve pour la plupart dans cette brochure. Rencontre avec une illustratrice italienne, parisienne d’adoption, devenue marseillaise depuis quelques semaines.

Comment êtes-vous devenue illustratrice ?
Je veux exercer ce métier depuis que j’ai huit ans ! Peut-être parce que pour moi, le simple fait d’ouvrir un livre provoque toujours une forte émotion. J’ai suivi des études littéraires parce que mes parents refusaient que je fasse les Beaux-Arts. Puis je suis entrée à l’Institut Supérieur des Industries Artistiques, à Urbino. C’est une école de photographie, de typographie et, pensais-je, de dessin aussi. En fait le dessin représente une toute petite partie des études et on n’y apprend pas l’illustration. Je me suis tout de même résignée à continuer car j’avais eu la chance de rentrer dans cette école, qui ne retient que vingt-cinq candidats par an ! J’ai suivi les études de typographie et de graphisme presque contre mon gré, en souffrant terriblement. À la sortie de l’école en 1996, j’ai participé au concours Figures Futur, que j’ai remporté. Cela m’a permis de venir en France. Je me suis intéressée aux maisons d’édition françaises et je suis tombée amoureuse du Seuil. Il y a dix ans, un tel éditeur n’existait pas en Italie. Les livres y étaient surtout des «produits» venus des États-Unis ou d’Angleterre, ou bien des classiques et des livres très conservateurs. Je voulais faire une autre sorte de littérature pour la jeunesse. J’imaginais des livres comme des lieux d’exposition, des moments de poésie qui transmettent une émotion et ne racontent pas forcément une histoire. Le Seuil proposait ces livres, faits de peu de choses et accessibles aux enfants comme aux adultes. Je suis donc restée en France, même si repartir en Italie me tente souvent.

Toute petite, vous rêviez donc d’être illustratrice, et l’enfance est l’univers le plus présent dans vos albums ! Vos images donnent une impression d’être à la fois « enfantines » et très élaborées.
Quand je fais des images trop enfantines, je me sens enfermée et j’ai l’impression qu’il faut leur donner une dimension plus «adulte» pour ne pas les «rétrécir» à la taille de l’enfant ; quand on me demande des images pour adultes, il m’est naturel d’y apporter une ambiance plus enfantine. Peut-être que je ne supporte pas de me confiner dans un seul monde. Mes images fonctionnent lorsqu’il n’y a pas besoin de définir de frontière entre adultes et enfants. Quand je travaille, le mélange des deux est à la fois conscient et inconscient. Je ne peux pas me résoudre à seulement «bien travailler» et à savoir utiliser une technique. J’aime le moment où je prends un crayon pour gribouiller, quand je ressens cette impression de liberté qui me vient de l’enfance. Ce que j’ai appris plus tard comporte malheureusement (ou heureusement) des règles, qui peuvent m’empêcher parfois de dessiner. Ma recherche consiste à faire resurgir cette part enfantine, à redevenir la petite fille qui dessine avec un très grand plaisir, en me fichant complètement du regard des autres, mais tout en me contrôlant. Les images du Lion à Paris, qui sont très élaborées et chargées, seraient probablement illisibles sans cela. Je garde la raison, la vision de ce que j’ai appris et j’essaye de trouver un compromis entre l’élan, la liberté et l’ensemble de connaissances que je possède sur l’image.

Chacune de vos illustrations donne l’impression d’être bancale, à la limite de l’effondrement, pour finalement composer une page équilibrée et harmonieuse.
Il m’est impossible de dire comment je sais quand c’est juste. Cela vient de l’intérieur. Il y a des moments, peut-être les plus jouissifs, où il me suffit de me faire confiance pour que cela fonctionne. J’essaye de garder une certaine exigence et de critiquer beaucoup mon travail. Je jette énormément et je n’utilise pas la gomme. Je déteste effacer, je préfère mille fois recommencer en déchirant ou froissant le papier. J’aime beaucoup la maladresse. Parfois je me trouve des prétextes pour mal dessiner ou pour retrouver ces signes enfantins, ce trait naïf et peu réaliste. Je trouve que ce qui est un peu bancal donne de l’émotion à mes images, tout en gardant l’idée qu’un livre illustré set, pour les enfants, un laboratoire immense et irremplaçable pour la création et le développement de leur personnalité future.

On retrouve souvent ce côté bancal chez vos personnages. Modifiés par le regard posé sur eux, ils tentent de trouver leur place. Le lion à Paris, lui, a l’air serein, il a enfin trouvé sa place. C’est votre cas ?
Je ne sais pas si j’ai trouvé ma place, mais effectivement c’est ce que je recherche. La place de l’individu, c’est exactement ce dont je voulais parler dans Le Lion à Paris. On peut effectivement dire que ce lion est un peu moi, c’est mon regard d’étrangère sur Paris et aussi une déclaration d’amour pour cette la ville. La place du lion, c’est à Denfert-Rochereau, mais plus largement, en parlant de la recherche d’une place, je voulais décrire un état d’esprit, une situation qui correspond aussi à l’idée de quête intérieure. L’aspect bancal ressort aussi dans le dessin de mes personnages, qui se modifient en fonction de ce qui les entoure. D’une page à l’autre, ils ne sont pas «reconnaissables». Leurs yeux ou leurs proportions sont différents, mais ils sont toujours eux-mêmes. Je travaille très souvent sur le thème de l’identité. Un autre de mes thèmes favoris est la différence, l’autre que l’on porte en soi. C’est autour de ça que je voudrait principalement continuer de communiquer et, j’espère, sans me répéter. En apportant quelque chose de différent à chaque fois. J’ai un projet d’une histoire rimée. Écrire en rimes et en français représente un défi pour moi.

Vous avez adapté des textes de Gianni Rodari qui aime jouer sur les systèmes et les décalages dans l’écriture. Comment avez-vous abordé l’écriture en français ?
Avec une liberté que je n’aurais pas eue en italien. C’est peut-être pour cela que j’ai commencé à écrire en français. Je me suis sentie moins complexée. Je viens d’ailleurs, donc j’apporte ce que j’ai en moi avec la liberté de celui ou celle qui n’a pas de devoir envers sa propre culture. Chez Gianni Rodari, c’est vraiment le renversement des situations qui prime. Il donne à l’enfant les moyens de répondre aux adultes, parfois même d’être plus fort qu’eux, avec sa propre logique. Le côté surréaliste des histoires me plaît.

Je voulais une tortue a un lien évident avec Gianni Rodari. Ici aussi, les parents font la tête quand leur fille leur impose une tortue, puis ils l’acceptent très vite.
C’est une histoire un peu autobiographique pour deux raisons : quand j’étais petite, je voulais une tortue et il y a quelques années j’ai failli m’en acheter une ; à la dernière seconde, au moment où j’allais l’acheter, on m’a dit que c’était une tortue géante d’Afrique qui allait devenir très grande et vivre plus longtemps que moi. Cela m’a tellement déçue et en même temps apeurée que je me suis dit qu’il fallait absolument que j’écrive une histoire sur ça. Je n’aurai pas la tortue mais j’en aurai au moins tiré un livre. Je voulais travailler en noir et blanc, sur des images silencieuses et simples, travailler sur le trait et le détail. Sans oublier un petit clin d’œil à mon livre fétiche Marceline le monstre (Mary Lystad, illustrations de Victoria Chess, 1977), avec cette petite fille dessinée en minuscule, avec ses toutes petites mains qui me fascinaient beaucoup quand j’étais enfant.

Comment avez-vous travaillé sur La Promenade d’un distrait ?
Dans La Promenade d’un distrait, les morceaux du corps qui s’éparpillent et se recomposent permettent un joli jeu graphique, mais c’est aussi la métaphore de l’éparpillement en général, de la perte de soi et des premiers pas dans le monde. Mes auteurs de prédilections sont ceux qui jouent sur les situations qui dérapent à partir d’un mot ou d’un acte, comme Roland Dubillard, Jean Tardieu ou même Eugène Ionesco, Raymond Queneau, Luigi Malerba, Italo Calvino, Dino Buzzati. J’aime aussi les auteurs qui font un lien entre l’enfance et l’âge adulte, comme Saint-Exupéry, Lewis Carroll, Yann McEwan.
J’ai fait un film d’animation parce que cela faisait très longtemps que j’avais envie de voir mes images, mes personnages prendre vie, s’animer, ne serait-ce que le temps d’un court-métrage. Je l’ai réalisé avec des amis réalisateurs (pour le cinéma et la télévision) qui découvraient, comme moi, l’animation. J’ai montré ce film à Brigitte Morel, encore éditrice au Seuil, pour avoir son avis. Elle est tombée sous le charme et a souhaité l’éditer sous forme de livre DVD. J’ai donc réalisé les images après avoir fait le film. Si j’avais simplement repris les photogrammes et dessiné dessus, cela aurait été redondant et n’aurait pas justifié l’existence d’un livre. J’ai cherché quelque chose qui soit proche du film, tout en étant différent. Le compromis a été difficile à trouver.

Comme pour vos livres, vous utilisez divers matériaux. Pour le DVD, ce sont des poupées.
Des pantins ou des têtes. Certaines poupées sont en porcelaine. J’en ai fabriqué avec de la pâte à papier ou de la pâte à sel. J’ai aussi trouvé des têtes de poupées qui viennent de la tradition populaire italienne, en faisant des brocantes. Le film est une sorte de grande brocante visuelle, avec des mains qui surgissent. Des mains humaines aussi, parce que j’avais envie de donner un souffle un peu adulte à ce film, mais surtout de faire un petit hommage au cinéma surréaliste et à Jan Švankmajer qui m’a profondément marquée. Cet auteur de films d’animation a notamment réalisé des films avec ce mélange de réalité et de fiction qui m’a complètement séduite. Cela a été très amusant de mélanger ces techniques, tous ces matériaux, toutes ces atmosphères dans le film et dans le livre.

Vous aimez raconter des histoires et pas seulement en images : vous n’avez pas encore complètement confiance dans la seule force de narration des images ?
C’est possible. Pour moi les livres illustrés sont des formes d’expression, comme le sont les court-métrages. C’est un langage qui doit être synthétique, lapidaire. Une image doit transmettre davantage de sens par manque de place ou de temps. Mais ce qui me retient de faire seulement de l’illustration, c’est mon envie toujours présente d’écrire des histoires. J’ai besoin de la parole. Illustrer seulement des concepts me serait impossible. J’ai besoin de créer des liens entre le mot et l’image. C’est d’ailleurs le mot qui vient en premier et directement en français. Mais comme disait Saul Steinberg : «dessiner, c’est une manière de parler».

Quels sont les artistes ou illustrateurs contemporains qui vous intéressent particulièrement ?
Je suis très sensible à l’univers de Kitty Crowther. C’est un tout qui se tient, qu’on ne peut pas absolument pas séparer, qui parle aux enfants comme aux adultes. Il est fort, touchant, authentique. J’admire Květa Pacovská pour la conjonction parfaite qu’elle a réussie entre l’art moderne et le monde enfantin. Wolf Elbruch fait partie de mes références. Il mélange des styles et leur donne toujours une cohérence, dans un univers graphique d’une extrême précision. Mais mon regard est plutôt porté sur le passé.

Beatrice Alemagna a écrit et illustré :
Un lion à Paris - Autrement, 2006 (Sélection 2006)
Je voulais une tortue - Seuil, 2006 (Sélection 2006)
Histoire courte d'une goutte - Autrement, 2004
Portraits - Seuil / CIELJ, 2003
Gisèle de verre - Seuil, 2002
Mon amour - Autrement, 2002
Après Noël - Autrement, 2001
Le Secret d'Ugolin - Seuil, 2000
Le Trésor de Clara - Autrement, 2000
Une maman trop pressée - Seuil, 1999

Elle a illustré, entre autres :
La Promenade d'un distrait, de Gianni Rodari - Seuil, 2006 (Sélection 2006)
Les Corbeaux de Pearblossom, d'Aldous Huxley - Gallimard, 2005
Comptines du jardin d'Eden, collectées par Nathalie Soussana - Didier jeunesse 2005
Lol, d'Élisabeth Brami - Thierry Magnier, 2005
L'Enfant qu'on envoie se coucher, de Claude Roy - Rue du monde, 2004
Un et sept, de Gianni Rodari - Seuil, 2001

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