Benoît Jacques
Septembre 2003

David contre Goliath
Inutile de vouloir lui mettre une étiquette, de vouloir le ranger dans une catégorie, il n’affectionne rien moins que les chemins tout tracés ! Peintre, illustrateur, éditeur, auteur, Benoît Jacques possède une formation académique qu’il n’a de cesse de briser. D’origine belge, il a démarré sa vie professionnelle dans un bureau de design graphique en Angleterre où il a vécu dix ans. Depuis fin 1991, installé en France, il s’ingénie à brouiller les pistes…

Votre dessin est caractéristique, à la fois élaboré et minimal, graphique, pourtant aucun de vos livres ne ressemble à l’autre. Peut-on vous qualifier de brouilleur de piste ?

Cela me va très bien. Ce qui me plaît c’est de faire des images, de les jeter dans le monde, peu importe où on les range. J’ai envie de briser les codes, de m’insurger contre certains aspects stéréotypés de langage dans l’image, le livre pour enfants, la bande dessinée …

À chaque livre, sa propre aventure. Je remets tout en question à chaque fois, y compris la forme, le contenu et la direction. Il est inévitable que je me forge petit à petit un style. Pour éviter d’en être prisonnier, je fais en sorte que chaque livre soit absolument différent du précédent. Je ne suis spécialiste d’aucune technique particulière, j’ai une passion pour toute une série de supports dont le livre. Depuis quelques temps, j’ai envie d’explorer plus avant la problématique du livre de jeunesse  - j’ai un problème avec cette dénomination même. Pourquoi dit-on illustrateur « pour la jeunesse » ? On ne se demande pas si Picasso était un peintre pour la jeunesse !

On pourrait penser qu’en ne se posant pas la question, on risque de faire des livres qui ne toucheront pas les enfants. Or vos livres plongent en plein dans l’imaginaire des enfants.

Mon enfance est le lieu où je puise mon imaginaire, mes idées ; c’est l’endroit où, abasourdi par le monde, j’ai fait des réserves d’images. Je me souviens du jour où, enfant, j’ai été épaté par le bleu du ciel. Depuis, quand je regarde le ciel, je le vois en référence à ce moment-là. C’est en faisant appel à cette première émotion que je suis à même d’apprécier le ciel. La puissance des émotions de la petite enfance est phénoménale. On y fait constamment référence.

Dans Titi nounours et la sousoupe au pilipili vous jouez avec tous les codes du livre pour enfants…

Oui, je voulais dénoncer le langage bêtifiant qu’on emploie dès qu’on écrit pour les enfants, titiller gentiment le monde de la littérature de jeunesse, pour ouvrir le débat. Il ne faut pas laisser les adultes en rade. On peut être fantastiquement ému en tant qu’adulte par un livre pour enfants. J’aime ménager plusieurs niveaux de lecture pour qu’ils puissent aussi trouver leur compte dans cet objet de transmission qu’est le livre. La beauté d’un livre, c’est aussi la richesse de l’échange qu’il entraîne. Il y a interpénétration entre le monde de l’enfance et celui des adultes. Je n’ai pas de stratégie de réussite, j’opte toujours pour ce que j’ai envie de faire - je me considère comme un enfant moi-même pour une part de ce que je fais ! - mais contre toute attente, Titi Nounours a plu aux enfants qui ont pris plaisir aux répétitions syllabées. Ils ont un grand sens de l’humour et du second degré.

Parlons de l’illustration de Titi Nounours, du choix de couleurs. Il y en a trois…

Oui, ce sont des couleurs directes : le vert, le rouge et le noir. Les différentes superpositions d’impression permettent de les décliner en plusieurs gammes : en rose, en vert pâle, en gris, en beige… Je suis peut-être un peu passéiste, mais j’aime les méthodes d’impression liées au début des techniques d’imprimerie car elles permettent une plus grande liberté dans l’approche créative des images.

En cet hiver 2003 paraît Je te tiens, un album édité avec le soutien du conseil général de Seine-Saint-Denis qui va l’offrir aux enfants des crèches du département. Comment l’avez-vous conçu ?

J’ai voulu réaliser un livre différent de ceux qui se font traditionnellement pour les tout-petits. L’enfant, même petit, a conscience de ce qui est fragile. Aussi ce livre offert à de jeunes enfants devait être un objet précieux, un cadeau pour la vie : il est relié et entouré d’une jaquette. Le graphisme va également à contre courant de ce qui est attendu. Qui dit livre pour enfants dit livre en couleur, j’ai pris le parti inverse : une image forte limitée à une seule couleur, noire. Le noir et blanc donne à ce livre une chance de se distinguer. L’ogre du récit est effrayant, c’est un des éléments moteurs de la force du livre. Je ne suis pas inquiet de cet aspect violent.

Vos dessins prennent parfois dans leur forme des allures de textes, par exemple dans Play it by ear qui est votre premier livre édité…

J’ai réalisé un beau jour qu’une partition musicale est lisible par tous, même par ceux qui ne lisent pas les notes ; la musique devient alors dessin. Cela a donné Play it by ear. J’ai pris conscience qu’il existe des langages universellement compréhensibles. Je vois dans le dessin une forme d’écriture primitive. Le mien puise son inspiration dans tout ce que l’art a de naïf, de peu construit. Je cherche à m’éloigner des références tout en sachant que c’est une illusion, mais c’est une quête vers le geste spontané, une plastique du trait proche de l’écriture.

 Pourquoi avoir choisi de vous éditer vous-même ?

Je m’auto-édite depuis quinze ans. La grande édition est tellement liée au commerce qu’on en arrive à des non-sens. Pour des raisons économiques, les maisons d’édition font de grands tirages tout en sachant que le livre sera vite «  pilonné ». Cela suppose du papier, des arbres abattus pour rien. Ce gaspillage me choque. Cela n’a aucun sens pour moi de m’inscrire dans cette démarche. Les petits éditeurs font de petits tirages, prennent une marge plus réduite et peuvent échapper à la règle du pilon. Deux logiques s’affrontent. Pour survivre, un petit éditeur doit proposer des choses que les grands ne peuvent pas faire, comme la fabrication artisanale. Je me sens proche de la culture anglaise, pour son humour, mais aussi pour sa culture de l’image qui est plus liée à l’artisanat qu’à l’art. J’accorde beaucoup d’importance à l’aspect du livre, au format, au papier, à son élégance, à l’emballage… Le revers de la médaille, c’est un réseau limité de diffuseurs.

Vous avez pourtant fait quelques incursions dans la cour des grands

Oui, c’est une chance pour moi qu’Albin Michel ait choisi de publier Elle est ronde, mes moyens ne m’auraient pas permis d’éditer ce livre en couleur. La collection Mouche dans laquelle est sorti Louisa est très bien diffusée. Si cette forme ne correspond pas à ma façon d’envisager l’édition, il y a quand même une démarche légèrement stratégique dans ce choix : l’auto-édition coupe un peu des autres. J’ai envie de faire découvrir mon travail et une grande maison d’édition permet de toucher un public plus large. J’essaye ainsi de trouver un équilibre entre compromis et liberté.

Vous restez un navigateur solitaire ?

J’ai besoin d’une très grande indépendance. Je redoute les chapelles et les amalgames. Je revendique une démarche personnelle. Je veux apparaître là où on ne m’attend pas, proposer des choses inattendues…

Il est de la responsabilité de l’artiste de casser les moules, de se mettre en danger sinon être artiste n’a pas grand sens. Dessiner est lié à la liberté et au plaisir… J’ai un rapport au dessin très proche de l’enfance. Je suis fasciné par l’état de grâce d’un enfant qui découvre le dessin. Les jeunes enfants sont dans une totale liberté face au graphisme. Je me sens très proche d’eux. Ma quête est liée à cette recherche d’un paradis graphique perdu.

57 entretiens depuis 1990