Hubert Mingarelli
Septembre 1994

"Ne me demandez pas de m’expliquer"
Hubert Mingarelli a publié dans la collection Page blanche deux histoires d’adolescence meurtrie par la guerre. À l’image de son écriture, sobre et pudique, il s’exprime peu sur son travail d’écrivain, préférant laisser ses livres parler à sa place.

Vos romans – Le Bruit du vent et La Lumière volée - racontent l’histoire de deux garçons qui doivent vivre ou grandir tout seuls, parce que la guerre les a séparés de leur père. Ils sont coupés du monde, coupés de la réalité, l’un, Vincent, sur une île, l’autre, Élie, dans un cimetière. Ce sont des lieux de paix, de rêve ?

Ce sont surtout deux lieux pour pouvoir échapper à la guerre, pour vivre en dehors de la vraie vie. Les deux enfants ont en commun de vivre dans le rêve.

La Lumière volée aurait-il pu se dérouler dans un autre contexte que la guerre ?

Non, mais ce pourrait être n’importe quelle guerre. Si je l’ai situé pendant le génocide des juifs, c’est parce que je n’arrive pas à comprendre. J’ai beau y réfléchir, je ne comprends pas. Alors, j’ai besoin d’en parler toujours. J’ai voulu centrer l’histoire sur Élie et Gad parce que je crois que même pendant les grands conflits, il n’y a pas que les explosions ni seulement de grands événements extraordinaires qui se passent. Dans la vie, l’important se passe souvent entre deux personnes.

L’approche, la complicité entre Élie et Gad se font difficilement. Gad est très méfiant…

Gad refuse tout en bloc au début, parce qu’il se reconnaît dans Élie. Avec la vie qu’il mène dans le ghetto, il commence déjà à rentrer dans la vie adulte, tandis qu’ Élie est encore à la lisière. Gad a une sorte de miroir en face de lui, qu’il refuse. Il a eu les mêmes rêves naïfs, mais il les a refoulés pour pouvoir survivre et il ne supporte pas de les voir chez quelqu’un d’autre. Élie va le persuader de revenir tel qu’il est réellement.

Dans Le Bruit du vent, le père de Vincent est absent, même quand il revient de la guerre, alors que le garçon attend que son père lui apprenne à naviguer…

Pendant l’absence de son père, Vincent ne grandit pas beaucoup parce que c’est le travail des pères de faire grandir leurs enfants. Il attendait le retour de son père, mais il faudra qu’il grandisse tout seul.

Pourquoi avez-vous voulu écrire sur ces deux guerres ?

La Première Guerre mondiale, parce que c’est la première boucherie mondiale des temps modernes. Pour la Seconde, ce génocide a été tellement énorme que je n’ai pas pu m’empêcher d’en parler dans mes premiers livres La guerre fait du mal et elle laisse des blessures pour des années.

C’est rare que la Première Guerre mondiale soit abordée dans les livres pour enfants…

C’est vrai qu’elle est surtout faite entre militaires, entre armées et la jeunesse rentre difficilement dans ce cadre-là. Mais je n’ai pas l’impression d’écrire pour les enfants. Mes livres traitent de la jeunesse, mais ce n’était pas une décision arrêtée de ma part d’envoyer ces textes à un éditeur jeunesse. Ce qui m’intéresse, c’est de parler des enfants, de la jeunesse mais pas d’écrire spécialement pour les enfants.

Dans chacun de ces romans, les deux héros – É lie et Gad, Vincent et Hoël – rêvent d’un avenir commun qui s’avère être impossible. Autre point qui relie les deux livres : il n’y a pas de fille…

Au contraire, elles sont très présentes, mais pas physiquement ; dans la tête de Gad, dans tout ce que ne dit pas Élie. Mais à cet âge-là, les filles sont lointaines, elles font peur. C’est aussi plus facile pour moi de mettre en scène des héros garçons.

Dans vos deux romans, c’est le point de vue du héros qui est mis en avant, c’est l’enfant qui raconte. Ce sont des histoires racontées de l’intérieur ?

Oui, complètement. Si je n’ai pas écrit La Lumière volée à la première personne, c’est seulement parce que je savais dès le départ comment il se terminait, et donc je ne pouvais pas l’écrire à la première personne.

Les rêves de futur de vos deux héros semblent ressembler à votre parcours. De marin à poète, comment en êtes-vous venu à l’écriture ?

C’est vrai, j’ai travaillé dans la marine militaire, qui m’a d’ailleurs complètement dégoûté des bateaux. Ensuite j’ai exercé diverses activités et puis j’ai eu envie d’écrire. Il y a les grandes guerres mais il y a aussi les guerres de tous les jours qu’il faut gagner, et l’écriture c’est une façon de gagner des petites guerres personnelles.

57 entretiens depuis 1990