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| Christophe Merlin Septembre 2001 Les fenêtres de son atelier ont vue plongeante sur le plus grand magasin d’informatique parisien. Ironie du hasard pour Christophe Merlin qui dit être né cinq ans trop tard pour avoir eu envie d’utiliser un ordinateur. Il préfère les crayons, les pinceaux et ses petites bouteilles. Dans la vitrine de la grande bibliothèque de l’atelier, ce ne sont pas les livres qui encombrent les étagères, mais plus de trois cents jouets, anciens ou plus récents. Son premier livre pour enfants a été publié en 1992 par Syros, dans la collection Souris Noire (Je vous aime, texte de Hubert Ben Kemoun). Depuis il a illustré une cinquantaine de livres pour enfants, dont quatre pour lesquels il a conçu texte et images, ceux qu’il préfère. Mais son tout premier livre, Pied-au-plancher, a été publié par Futuropolis en 1989, dans la collection X, dirigée par Jean-Marc Thévenet. Il éditait à l’époque de jeunes auteurs ou illustrateurs qui n’avaient encore jamais été publiés. Une bande dessinée avec, déjà, une voiture rouge sur la couverture. Un rêve de petit garçon… Le dessin m’a toujours intéressé, mais mon rêve était de devenir pilote de course. Mes parents n’étaient évidemment pas du tout d’accord. Pour le dessin non plus d’ailleurs. À seize ans, je me suis fracturé une cheville en faisant du karting : pendant un an, je n’ai pas pu poser le pied par terre, aussi j’ai eu tout loisir de dessiner. Et tout de suite après, j’ai passé un concours pour entrer au lycée du livre et des arts graphiques à Paris, qui prépare aux métiers du livre, avec une section arts graphiques. J’y ai obtenu un BT de dessinateur maquettiste. J’adore les jouets, et le fait que je dessine pour les enfants vient en partie de là. Je ne suis pas vraiment un collectionneur, mais quand j’en trouve et que j’ai de l’argent, j’en achète. J’adore aussi bricoler et en fabriquer. Par exemple j’ai bricolé les deux voitures de Tu as perdu Moustachat et la boîte de La Fille de l’air. En fait, j’aimerais en faire un film d’animation : il y a le mécanisme pour la mettre en mouvement, avec des variations lumineuses. Quels ont été les débuts de votre parcours d’illustrateur ? Quand j’ai commencé à travailler, j’ai fait le livre chez Futuropolis, une affiche pour une course de voitures et un travail pour une boîte de publicité : rien ne m’a jamais été payé. Au bout d’un an, je me suis demandé si j’allais continuer dans cette voie ; et je suis devenu graphiste chez Bayard presse, où je suis resté deux ans et demi pour m’occuper des débuts de Youpi avec Thierry Courtin, puis pour lancer la Semaine de Babar, dont j’ai été le directeur artistique. Ensuite j’ai travaillé aux éditions Bayard, pendant deux ans et demi. C’est à cette époque que j’ai rencontré Bernard Girodroux et Gérard Lo Monaco, deux directeurs artistiques d’exception, avec qui j’ai énormément appris. Ce fut également le point de départ de deux grandes amitiés. Je garde un profond respect pour leur travail. Ces deux rencontres m’ont ouvert toutes les portes. Quels souvenirs gardez-vous de ces cinq ans chez Bayard ? Je ne regrette pas d’avoir travaillé chez Bayard et même je dirai que pendant quelques années ça m’a convenu tout à fait. Ensuite, plus du tout. Mais j’y ai appris plein de choses tout en étant salarié, ce qui est plutôt agréable et j’y ai rencontré beaucoup de monde. Comme j’ai quasiment appris à dessiner chez Bayard, j’ai dessiné comme beaucoup de gens y dessinent, surtout pour les plus petits. J’ai mis longtemps à me débarrasser de ce carcan, dans lequel on m’avait fait entrer, car on y est ultra directif, tout est très cadrée. On retrouve cette raideur encore dans mes premiers livres publiés chez Nathan. Faites-vous autre chose que de l’illustration ? J’illustre également un peu pour la presse généraliste et la presse en économie. Je fais aussi pas mal de carnets de voyage que j’aimerais éditer sous forme de livres. En fait, ce que j’aimerais vraiment faire, ce sont des films d’animation et aussi de la peinture ou de la sculpture. Aujourd’hui, ce qui m’ennuie le plus, c’est d’être obligé de produire sans arrêt, pour pouvoir gagner normalement ma vie. Je n’ai donc pas le temps de prendre le moindre recul sur ce que je fais et c’est très frustrant. Je n’ai pas le temps de travailler sur des projets personnels, par exemple mon film d’animation. Comment est né le projet de La Fille de l’air ? J’avais eu l’occasion de rencontrer Irma, une danseuse de la compagnie Découflé, spécialiste des acrobaties aériennes avec des élastiques. Elle a eu un parcours assez atypique, puisqu’elle est venue de l’Europe de l’Est après la Chute du mur de Berlin pour entrer au Centre national de la danse contemporaine, à Angers. Irma est une personne déracinée, qui donne l’impression d’être dans une liberté absolue et, en même temps, d’être coincée dans cette liberté, à savoir qu’elle est quasi incapable de se poser nulle part. Elle le raconte très bien dans ses chorégraphies et cela me touche beaucoup. De la voir sur ses élastiques m’a donné le titre du livre, qui est ensuite devenu une métaphore de la liberté. En fait dans le livre, il y a très peu de choses sur elle. Comme j’aime beaucoup les spectacles de Découflé, je lui ai demandé la permission de relier mon livre à son spectacle Triton, dans lequel dansait Irma. Les personnages du livre et leurs costumes sont issus de son spectacle. Je me suis bien amusé en faisant le livre, d’autant que c’était la première fois où je ne tenais pas compte que j’étais en train de faire un livre pour les enfants, ou en tous cas exclusivement pour eux. Dans la Fille de l’air, vous semblez plus libre dans le dessin et dans la mise en pages, qui est intéressante car elle réserve des surprises à chaque page : bande dessinée, texte dans l’image, éléments rapportés… Il y a des mélanges, même si il y a un fil conducteur, des éléments qui vont ensemble. J’aime que ce ne soit pas régulier. D’abord, j’écris un vague synopsis et je commence à écrire l’histoire. Plus j’avance et mieux je sais quelle image va accompagner le texte et dans quelle partie de l’image s’inscrira le texte. Puis quand je fais l’image, je me dis qu’il faudrait que je rajoute du texte à tel endroit ou tel autre, et pas seulement pour une raison esthétique : pour l’espace de la page, mais quelquefois aussi pour obliger le lecteur à regarder en détail l’image pour lire le texte. Et de fait, la mise en pages, l’illustration, le graphisme et le texte sont intimement liés, pour former un tout. Ce que je ne peux pas faire quand on me donne un texte à illustrer. Parlons technique… et en particulier de ce café que vous utilisez pour peindre… C’est vrai qu’aujourd’hui, j’ai un peu de mal à ne pas utiliser de café. J’ai commencé à peindre avec du café, lors d’un voyage en Afrique où je n’avais qu’un crayon pour dessiner. J’ai mis de la couleur avec du café soluble, que je diluais plus ou moins pour obtenir des tonalités différentes. Cela donnait une teinte qui me plaisait. Dans La Fille de l’air, la teinte obtenue avec le café est plutôt une couleur neutre, pour les pages où la fille de l’air n’apparaît pas. Il y a un mélange de techniques : l’aquarelle, les noirs sont à l’acrylique, il y aussi de la plume et de l’encre de chine, des couleurs à l’aquarelle, des rehauts au crayon de couleur, du pastel gras recouvert d’acrylique que j’ai grattée… Les vibrations de couleur dans mes images sont dues au fait que je recouvre d’abord entièrement mes feuilles avec du café ; ensuite, avec mes couleurs, je fais des évidés qui laissent apparaître la couleur café. J’aime bien ces vibrations de couleurs. Vous illustrez essentiellement des textes écrits par d’autres. Que pensez-vous de la littérature pour la jeunesse aujourd’hui ? En fait, je ne suis pas sûr de travailler dans le domaine qui m’intéresse le plus. J’aime les histoires pour les mômes, mais autant dans les dessins animés ou les fictions télévisuelles, les enfants sont confrontés à des tas de choses, autant dans les livres pour enfants, c’est souvent soft, niais, dans ce qu’on leur raconte et les sujets qui sont abordés. Et graphiquement encore plus. Et si les auteurs ou les illustrateurs s’écartent d’une norme établie, ça ne va plus, leurs livres ne se vendent pas. Par exemple, j’ai bien aimé Jaï, un des derniers livres que j’ai illustrés, pour son thème et le fait qu’il se passe dans dans une Inde contemporaine. J’ai choisi une mise en pages plus classique, car le texte est long, et un côté assez réaliste dans les images, mais si je les ai pas mal édulcorées car le récit est assez dur, mais intéressant. J’aime bien travailler avec Françoise Matteu, chez Syros, car c’est une des rares éditrices à publier des textes qui ont vraiment du sens. Ce qui m’intéresse dans les livres pour enfants, c’est de leur proposer une voie où quasiment tout est possible. D’un côté il y a la cellule familiale et l’école qui structurent les enfants pour qu’ils s’intègrent dans la société. De l’autre, des livres dans lesquels les codes et les conventions ont sauté. Je n’ai absolument pas envie de faire des livres didactiques. Ou alors, si je devais faire des livres d’apprentissage, ce serait : Apprends à penser par toi-même ! |
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