Rémi Courgeon
Septembre 2004

Se laisser surprendre


Vos histoires donnent l'impression d'avoir été peaufinées dans votre tête avant d'être couchées sur le papier …

Je les laisse toujours mûrir. Bouche au Vent est né d'un jeu de mon enfance, sur les plages du Cotentin, par grands vents. Le nez levé, on laisse siffler le vent en ouvrant la bouche pour se transformer en tuyau d'orgue. Je me suis longtemps amusé à ce jeu et j'y ai initié ma fille qui m'a demandé d'en faire une histoire. J'ai imaginé que sans souffler, en modulant la bouche, on pouvait créer un nouvel instrument ; c'est une sorte de "Land Art" sonore.
À partir de cette invention, vous construisez une histoire conséquente, presque un roman…
Oui, c'est un peu la biographie d'un personnage imaginaire, musicien, mais pas seulement.
Dans la réalisation d'un album pour enfants, on est toujours limité par le format, le plus souvent celui du texte. Bouche au Vent aurait pu être un petit roman. L'étrangeté de cette histoire en fait sans doute un album déroutant. Pour comprendre la disparité des lieux et des générations, il faut se plonger dans le livre !
L'unité de temps, de lieu et d'action de mon précédente album,
Le Grand arbre [Sélection 2002], le rend sans doute plus facile. Véritable charnière dans mes recherches graphiques, il a inauguré une autre façon de travailler la couleur et les images, que je continue d'explorer.

Pouvez-vous préciser votre procédé graphique ?

Mes illustrations s'apparentent à la sérigraphie. Chaque image est divisée en quatre dessins d'abord tracés en noir puis scannés. Chaque dessin noir passe en couleur par le biais de l'ordinateur. Ces quatre couleurs, sans demi-teinte, que je choisis au début du travail, seront les mêmes pour toutes les pages du livre. Leur superposition, que j'appelle "sandwich", génère pas mal de surprises : parfois je garde les erreurs telles quelles, parfois je dois recommencer. Ces quatre couleurs en "tons directs" constituent à l'impression les quatre encres de l'imprimeur. Malgré l'intervention de l'ordinateur, ce procédé, très éloigné des quadrichromies sophistiquées, renvoie aux illustrations des années 1950-1960. À propos du Grand Arbre, on m'a dit un jour : "C'est du Tati en livre". Vraie ou non, cette référence m'a fait grand plaisir.

Vos couleurs surprennent parfois les adultes. Comment les choisissez-vous ?

Les couleurs, c'est difficile à expliquer. Je cumule les essais jusqu'à aboutir au résultat qui me plait. Un ciel bleu, c'est la réalité quand il fait beau ; un ciel lilas, c'est la réalité d'un livre. Une manière de décaler une représentation, de la rendre poétique…
Faire un cadeau, même aux plus petits, c'est introduire une surprise à chaque page. Je souhaite que mes livres soient des cadeaux.

57 entretiens depuis 1990